Elsa Paricio: Biblioteca Nacional


Les artistes ayant bénéficié d’une formation scientifique proposent souvent une vision de la pratique artistique différente de celles de leurs pairs. Cette observation se vérifie une fois encore avec Elsa Paricio et sa présentation de son œuvre Biblioteca Nacional, à la Fondation Boghossian à Bruxelles, dans le cadre d’Europalia España.

En bonne scientifique, Elsa Paricio pose les prémices de ses recherches en évacuant toute velléité subjective. L’auteure ne parle pas d’elle, de son vécu, de ses relations, de tout ce qui fait un sujet singulier. Elle vise l’impersonnalisation du dispositif en se retirant tant que faire se peut des divers processus mis en oeuvre. Pour qu’une expérience scientifique soit valable, elle doit être réplicable, impliquer la manipulation d’une variable et d’un groupe témoin pour valider la comparaison, utiliser des mesures précises, décider d’une assignation aléatoire des sujets pour éviter les biais, et effectuer le contrôle des variables parasites afin de s’assurer que seul le facteur étudié détermine le résultat.

Elsa Paricio, Biblioteca Nacional © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo Silvia Cappellari

Entre 2018 et 2025, mille récipients cylindriques en verre, tous identiques, remplis de la même encre de Chine, maillent le territoire espagnol. Les récipients sont installés par duo, ce qui fait cinq cents emplacements. Ces derniers sont choisis pour leur représentativité de l’immense diversité du territoire. L’étude de Elsa Paricio porte sur le phénomène d’évaporation, et c’est pour cette raison qu’aucun de ces récipients ne possède un couvercle. Par la suite, des imprévus s’invitent, par exemple la pluie, les poussières microscopiques qui s’agglutinent aux parois, la curiosité d’animaux qui renversent, déplacent ou brisent les réceptacles, la chute d’escargots ou de végétaux dans le liquide et en modifient la composition chimique… Chacun de ces éléments, et leur cocktail, influent sur la vitesse d’évaporation d’un récipient à l’autre.

Elsa Paricio, Biblioteca Nacional © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo X

Le monde vivant interagit, et par conséquent modifie les lois de la physique de laboratoire, en y apportant des variables aléatoires. Ceci invalide la rigueur scientifique. C’est par ce biais qu’Elsa Paricio entre dans la démarche artistique, tant elle est fascinée par le nombre et les différences des graphismes dûs à ces parasitages. Et si là résidait l’invention créatrice? Car l’étendue des différences semble dépasser les capacités d’imagination d’un être humain, fût-elle — ou il — artiste.

Elsa Paricio, Biblioteca Nacional © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo Mismo Visitante

Il vaut mieux laisser faire la nature. Après quelques années, les récipients asséchés peuvent se lire comme autant de codes-barres, tous pareils, tous différents. Pour qui sait les interpréter, ces graphismes deviennent équivalents aux raies spectrales par lesquelles chaque élément chimique révèle sa composition précise. On pourrait aussi évoquer l’écriture braille, où les carottages prélevés dans la glace qui renseignent sur le climat d’il y a des millions d’années. Cette écriture, codée par le hasard, renseigne non seulement sur les particularités du lieu géographique, mais aussi sur son évolution dans le temps.

Elsa Paricio, Biblioteca Nacional © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo Silvia Cappellari

Comment présenter cet ensemble au public? Elsa Paricio choisit ce qu’elle connaît: le classement dicté par la rigueur des bibliothèques, la taxinomie d’objets ou les réserves inaccessibles au public dans les musées. Nul étiquetage sur les étagères ou les récipients cependant, mais un panneau extérieur qui reprend une photographie de chaque lieu et un numéro qui renvoie à une fiche technique plus détaillée, jointe au panneau.

Elsa Paricio,N.I.N.E.S – B (encre de Chine et eau salée évaporée sur plastique), 2022 © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo X
Elsa Paricio, encre de Chine et eau salée évaporée sur bâche plastique, 2022 © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo X

L’ensemble des travaux exposés ici ne se limite pas à Biblioteca Nacional, tant l’obsession du phénomène d’évaporation habite Elsa Paricio. La jeune femme raconte volontiers son trouble lorsqu’elle a retrouvé par accident des récipients contenant de l’encre, oubliés par la petite fille qu’elle était, dans le jardin de sa maison d’enfance. Ce déclic lui a fait comprendre que le temps lié à l’espace dessine, et peut produire des oeuvres sans pareil à aucune autre, pour autant qu’un être humain imagine les dispositifs susceptibles de le faire.

Elsa Paricio, Installation vue d’ensemble © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo Silvia Cappellari

C’est ainsi qu’aux cimaises on trouve des ‘dessins’ réalisés par l’évaporation d’eau salée sur un support fait d’une surface en plastique, ou en papier. Cela semble tout simple, mais le résultat diffère selon les conditions climatiques, le hasard de la distribution du sel dans le liquide et la densité de l’encre de Chine, les particularités des plastiques étendus sur le sol ainsi que les conditions de l’environnement. Une chose est certaine: à chaque renouvellement de l’expérience, le résultat sera différent.

Elsa Paricio, Installation vue d’ensemble © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo Silvia Cappellari
Elsa Paricio, Installation vue d’ensemble © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo Silvia Cappellari

Si l’artiste souhaite rester à la hauteur inventive du processus qu’elle déclenche, il lui faut imaginer des modes de présentation et des mises en scène qui valorisent le propos. On devine que ce challenge est loin d’être évident. Les dessins produits sans intervention humaine se présentent de la manière la plus classique aux cimaises, et on trouve aussi de grands panneaux constitués de plusieurs éléments juxtaposés, en accord avec l’architecture ambiante au point que l’on pourrait penser à une ‘installation’. Rarement aura-t-on pareille harmonie entre le lieu et les oeuvres exposées.

Livre soutenant la colonne Elsa Paricio, détail du livre Lo sè todo soutenant la colonne © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo X

On trouve encore de vastes plastiques et papiers de plusieurs mètres carrés, enroulés sur eux-mêmes, et qui deviennent des colonnes verticales comme si elles faisaient partie du bâtiment qui l’accueille. L’une d’elles est discrètement posée sur un livre. Le titre sur la tranche intrigue: ‘Lo sé todo’, c’est-à-dire ‘Je sais tout.’ Si plusieurs interprétations contradictoires sont possibles, l’important ne serait-il pas que le visiteur se pose des questions, et que ce titre fasse débat? L’activité artistique d’Elsa Paricio rejoindrait ainsi les plus abstraites des spéculations scientifiques relatives à la connaissance. La science actuelle et l’art contemporain marchent ici de concert: que ce soit sur ses bâches ou dans ses vases, Elsa Paricio propose des solutions naturelles, aléatoires et complexes comparables à l’incertitude quantique de la matière.

Elsa Paricio, Biblioteca Nacional, détail de l’installation © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo Silvia Cappellari

Enfin, dans la salle des fausses colonnes et à courte distance de celles-ci, Elsa Paricio a placé deux récipients identiques à ceux de Biblioteca Nacional avec la même mission de rendre compte de l’évaporation dans cet environnement particulier puisque soumis aux conditions hygrométriques d’un musée. Il est à noter que, comme chaque récipient utilisé depuis le début de ce travail en 2018, l’accident n’est pas exclu. Il suffirait d’un visiteur à peine maladroit pour bousculer, voire renverser un de ces réservoirs, debout et sans couvercle. Cela fait aussi partie des éléments de tout ce qui vit.

Elsa Paricio, Biblioteca Nacional, 2018-2024, détail © Elsa Paricio / Fondation Boghossian, photo Mismo Visitante

Elsa Paricio: Biblioteca Nacional
Dans le cadre d’Europalia España
Fondation Boghossian – Villa Empain
Avenue Franklin Roosevelt 67 – 1050 Bruxelles
Du 20 novembre 2025 au 10 mai 2026
Du mardi au dimanche de 11 à 18 heures
https://villaempain.com/expo/biblioteca-nacional/

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