
Petit dialogue entre Luc Térios et Daniel Dutrieux, galeriste et curateur de l’exposition
— LT: Daniel, peux-tu brièvement présenter ta galerie?
— DD: La galerie LRS52 est l’aboutissement d’un long cheminement parcouru depuis mes études à l’Erg dans la seconde moitié des années 1970. Pour rappel j’ai été très actif dans la création de la Galerie Erg dès 1978, et fraîchement diplômé, je suis entré dans le circuit des curateurs d’expositions… que je n’ai plus quitté.

LRS52 est à la fois mon atelier — car en parallèle, je continue mon travail d’artiste — et un espace d’exposition qui se positionne ‘dans une optique contemporaine, ouverte à diverses pratiques artistiques révélant des œuvres et autres dispositifs en relation avec l’architecture, l’écriture et l’environnement.’ Son objectif n’est pas commercial, même si un minimum est nécessaire pour assurer l’intendance. S’agissant d’expositions de groupe, je considère que j’en suis le concepteur ou l’initiateur dans le prolongement de mon travail artistique.

— LT: Une trentaine d’artistes présentent un travail sur le thème des oiseaux. Comment les as-tu sélectionnés?
— DD: Une singularité acoustique de la galerie est à l’origine du projet. Une grande baie vitrée ouvre sur le jardin, et au printemps, lorsque la fenêtre coulissante est ouverte, on est frappé par l’ampleur des chants d’oiseaux qui envahissent l’espace. Ils résonnent dans la galerie au point que certains visiteurs et certaines visiteuses m’ont demandé si je diffusais un enregistrement! Je devais les guider vers l’extérieur pour qu’ils ou elles puissent s’en rendre compte. Cet enchantement a conduit à l’opportunité d’une exposition sur le thème des oiseaux, avec l’ouverture prévue au printemps. Et si jamais les oiseaux ne se faisaient pas suffisamment entendre, une bande son appropriée prendrait le relais.


Le titre Au pays des oiseaux fait référence aux aventures d’Alice au Pays des merveilles de Lewis Carroll. J’ai toujours été interpellé par l’énigmatique Dodo qu’on découvre dans les illustrations du livre. Endémique de l’Île Maurice, le ‘Dronte de Maurice’ appartient à la famille des Columbidae disparue depuis la fin du 17e siècle. Incapable de voler, se déplaçant avec lenteur et peu farouche, ce gros pigeon est devenu le symbole de l’extinction des espèces suite aux activités humaines.


Mais le Dodo n’est pas le seul sur la liste des disparitions. Sur plus de 11000 espèces d’oiseaux, de nos jours plus de 1400 espèces sont menacées d’extinction. Soit une sur huit. La biodiversité de notre planète est sous tension permanente. Je me suis toujours dit que le jour où on n’entendra plus les oiseaux, ce sera la fin de l’enchantement.

La présence des oiseaux dans l’histoire de l’art est extraordinaire, et en préparant l’exposition, je me suis rendu compte que la thématique a été abordée récemment dans plusieurs pays. Pour ma part j’ai souhaité modestement rassembler des oeuvres d’artistes accessibles provenant de diverses disciplines de manière à ouvrir et présenter un large champ d’interprétations accessible à toutes et tous, y compris les enfants. Des artistes d’origines et de disciplines variées y participent, des peintres, des photographes, des dessinateurs, des sculpteurs, des adeptes du collage, de l’installation, de l’illustration, de la céramique et même des miniatures…

Hélas, je ne peux pas présenter la gravure originale du Dodo de Lewis Carroll, ni la colombe, ni le hibou de Pablo Picasso, ni les variantes d’oiseaux dans l’espace de Constantin Brancusi, ni la photographie d’Henri Matisse tenant une colombe qu’il est en train de dessiner par Henri Cartier Bresson, ni les boîtes merveilleuses de Joseph Cornell, ni le Chardonneret de Fabritius Carel, ni les nombreuses interprétations symboliques de Vierges au chardonneret dans la peinture du 13e au 18e siècle, ni Le Domaine d’Arnheim ou Le Retour de René Magritte, ni de peinture de Corneille, ni de photographies de Jochen Lempert, ni d’installation d’Annette Messager… entres autres. La fragilité et la fugacité de la présence des oiseaux — sans parler de leur beauté — est l’essence de ma sélection avec en filigrane le souhait d’inspirer de la tendresse et de la vigilance pour leur protection.


— LT: Présenter une trentaine d’œuvres, aussi diverses dans tant de domaines, ne peut se faire sans un principe. Peux-tu dévoiler ce fil rouge?
— DD: Si l’accrochage dans la galerie est une aventure, parfois préméditée, elle se réactive toujours sur le terrain, à l’épreuve des faits. Je le fais souvent avec la collaboration de Brigitte Closset, une amie peintre dont le regard peut juger d’un décalage de quelques millimètres pour que cela ‘fonctionne’. Oui, c’est une question d’avoir l’œil, car les cimaises sont comme une grande toile sur laquelle on accroche les œuvres. Les vides entre celles-ci ont autant d’importance que les œuvres elles-mêmes: tout est une affaire d’impact visuel. Pour que la magie opère, nous sommes amenés à les relier les unes aux autres, parfois par de petits détails, pour qu’une résonance s’installe et forme un ensemble cohérent. Dans le cas d’une exposition de groupe, la gageure c’est d’éviter le trop plein, le bric-à-brac. Heureusement, pour une exposition sur les oiseaux, on peut se permettre de jouer sur plusieurs niveaux et organiser des parties sous forme de constellations.


LT: Est-ce aussi une manière de résoudre les éventuels problèmes d’ego, sachant que cette donnée est constitutive de toute pratique artistique?
DD: Il n’y a, que je sache, jamais eu de problème d’ego. Peut-être est-ce dû au fait que nous tenions à une présentation des œuvres équilibrées, non pas en taille ou en surface d’exposition mais en termes de rapports des pièces les unes avec les autres. La notion d’exposition de groupe nécessite une disposition des artistes à accepter cela, sans quoi ce n’est pas possible.

— LT: Parmi ces trente oeuvres exposées, quelle serait la plus inattendue, qui risque de déstabiliser le visiteur?
— DD: L’œuvre qui pourrait éventuellement déstabiliser le visiteur serait peut-être la pièce de Mohammed Alani. Elle est révélatrice de ce monde cruel dans lequel l’oiseau se fraye un chemin à ses risques et périls. Cette collision exprime selon moi admirablement le fossé qui se creuse entre le monde des humains et celui de la nature en général. Le fait qu’il s’agisse d’un corbeau traditionnellement associé à de mauvais présages n’y change pas grand-chose. Dans cette œuvre l’artiste nous présente un oiseau littéralement figé dans son envol, encastré dans le casque obstruant la vision de celui qui circule dans la direction opposée. Notre époque s’y inscrit tout à fait.

— LT: Quels sont les artistes présents?
— DD: Par ordre alphabétique, LRS52 présente Mohammed Alani, Priscilla Beccari, Lucile Bertrand, Claus Bremer, Jacques Charlier, Michel Couturier, Daniel Dutrieux, Louis-Auguste Déchelette, Anne Delrez, Anne Garnier, Annabelle Guetatra, Thomas Gunzig, Alain Janssens, Valentine Laffitte, Jacques Lennep, Annick Lizein, Eric Loyens, Anna Mancuso, Jacqueline Mesmaecker, Pieter Laurens Mol, Tanja Mosblech, Jacques-Louis Nyst, Alain Paiement, Maurice Pirenne, Caroline Pholien, Catherine Versé, Lionel Vinche, Duo JJ von Panure (Leïla Fromaget et Anastasia Gaspard) et Léon Wuidar. Merci à elles et merci à eux.
— LT: Merci Daniel, je te souhaite, comme aux artistes, le meilleur, et un beau succès pour cette exposition.

Au Pays des oiseaux…
Galerie LRS52
Rue Lairesse 52, 4020 Liège
Du 8 mars au 12 avril 2026
Ouvert du jeudi au samedi de 15h à 18h
www.lrs52.be