Philippe De Gobert: Dedans / Dehors


L’exposition Dedans / Dehors de Philippe De Gobert présentée actuellement chez LMNO à Bruxelles se différencie des productions précédentes, qui ont durablement placé l’artiste bruxellois sur la scène internationale. Pour rappel, depuis ses débuts l’artiste confronte la prise de vue photographique à la maquette à échelle réduite. Avec Dedans / Dehors, les ingrédients similaires se réorganisent en un assemblage original à la saveur inédite à ce jour.

Philippe De Gobert, dd17, 2026 © Philippe De Gobert

Philippe De Gobert explique: ‘Les photos Dehors sont prises à Bruxelles, soit depuis des appartements au premier ou au deuxième étage où j’avais accès, ou depuis le train de la jonction Nord-Midi. Les photos Dedans sont toutes prises dans des maquettes que j’ai construites pour cet usage à l’échelle de plus ou moins 1/15ième que j’utilise habituellement. Rien n’est retouché, si ce n’est quelques ajustements pour la cohérence de lumière entre les deux images. Les maquettes se limitent aux éléments nécessaires et ne sont pas conservées en tant qu’oeuvres.’

Philippe De Gobert, dd18, jonction Nord-Midi, 2026 © Philippe De Gobert

Les photographies de Dehors surprennent par leur banalité apparente. Il s’agit de bâtiments ignorés du prestige de l’architecture et qui font, sur de longs kilomètres de banlieue, le quotidien de milliers de navetteurs allant ou revenant du boulot: une grisaille répétitive, l’envers d’un décor qui n’est pas destiné à être vu. Toutefois, l’artiste ne photographie pas au hasard. Aucun être humain n’y apparaît, et la présence végétale y est minime, car on pourrait y interpréter une signification émotionnelle hors propos. Quelques rares signes de vie se lisent dans des détails, comme la Grande Roue éclairée, vue au loin, la nuit, ou quelques lueurs issues de fenêtres. Toutefois, la lumière chaleureuse de la maquette et la présence d’objets, par exemple un siège, compensent la mélancolie du dehors.

Philippe De Gobert, dd20, rue Vanden Corput, 2026 © Philippe De Gobert

Ces photographies rendent compte du temps du trajet, du printemps à l’hiver, du matin au soir, avec des conditions météo changeantes — la neige, l’eau de pluie sur les vitres après l’averse et la pleine lune en attestent. Ce temps long qui se compte en mois, en jours et en heures se confronte à l’instantanéité du ‘clic’ de la prise de vue photographique, et à son implacable mise au point de parfaite netteté.

Philippe De Gobert, dd8, rue Vanden Corput, 2026 © Philippe De Gobert

Chaque maquette se construit selon un cahier des charges identique: un point de vue frontal, une ou plusieurs fenêtres au centre de l’image, le plus souvent proches du sol, l’appareil photo centré et situé à la même hauteur de 1,5 mètre, ainsi qu’à distance égale des murs de couleur claire.

Philippe De Gobert, dd19, chaussée de Wavre, 2026 © Philippe De Gobert

Cette rigueur étant actée, la maquette apporte son surplus de variables, mais pas toujours évidentes au premier coup d’œil. Ainsi, les pans de murs à gauche et à droite de dd19 chaussée de Wavre, s’ils semblent pareils à première vue, diffèrent légèrement, et il en va ainsi pour la plupart des éléments de l’image. Tous proposent de minimes dissymétries entre le haut et le bas, la gauche et la droite, le parallélisme et l’angulation des murs, voire le parquet ou les dalles minérales posées au sol. La maquette ci-dessus le montre de manière claire: les miroirs posés au sol agissent comme les facettes d’un tableau cubiste qui visualisent une même réalité en ajoutant des points de vue différents. Et l’on se surprend à jouer Sherlock Holmes devant le jeu des sept erreurs, qui compare la correspondance ou la divergence entre chaque fragment d’information.

Philippe De Gobert, dd15, rue Vandenbroeck, 2026 © Philippe De Gobert

Ce vide ressemble d’ailleurs à un abandon si l’on en croit les débris qui jonchent souvent le sol, où gisent quelques vitres brisées, quand ce ne sont pas les éléments d’architecture intérieure comme des portes ou fenêtres abîmées, manquantes ou ouvertes à tout vent. L’image dd15 rue Vandenbroeck raconte probablement les restes de ce qui fut l’atelier d’un peintre, ou d’un collectionneur. Parmi des objets indéfinis, des toiles retournées ­— elles renvoient aux envers des façades du fond de l’image — dont on ne sait si elles sont en attente d’œuvres ou déjà peintes. À gauche, contre le mur, une toile blanche est emblématique de ce désœuvrement. Tout ceci fait désordre et installe un léger malaise… à élucider.

Philippe De Gobert, dd10, Bd de Stalingrad, 2026 © Philippe De Gobert

Enfin, il faut apprécier la qualité de réalisation de chacune de ces maquettes fabriquées par les mains, par l’intelligence et par la manipulation experte des outils appropriés par l’artisan Philippe De Gobert. Pas un seul détail n’échappe à son attention et à sa compétence, même la moisissure sur le plafond ou la poussière sur les briques nichée discrètement dans un coin. Chaque texture est si parfaite d’illusion qu’on en arrive à se demander si ces maquettes ne seraient pas des impressions en trois dimensions numérisées par le mapping à partir d’une photographie préalable. Le doute s’installe une fois encore… et c’est probablement dans les intentions de l’artiste que de nous inviter à la rêverie.

Philippe De Gobert, dd23, rue Vanden Corput, Forest, 2026 © Philippe De Gobert

Le spectateur ignore les critères qui poussent aux épousailles de telle photographie avec telle maquette, même si on subodore l’existence de discrètes relations formelles, sortes d’atomes crochus entre les deux parties de l’image unique qui en résulte. Le cas des photos de nuit est le plus simple à comprendre, car on verrait mal une prise de vue nocturne s’associer à un éclairage de plein jour. On remarque à chaque fois une équivalence d’éclairage dans la maquette, et cet indice est peut-être une des pistes qui mènent à cette cohérence entre le dedans et le dehors. Ainsi, on se souvient ainsi de dd18 jonction Nord-Midi où l’abat-jour horizontal à l’intérieur correspond à la Grande Roue illuminée, verticale, à l’extérieur

Philippe De Gobert, dd9, jonction Nord-Midi, 2026 © Philippe De Gobert

Ces images d’habitations où presque rien ne se passe et qui sont vides de toute présence humaine dégagent une impression étrange, difficile à qualifier. Il en exhale une fragrance à la fois apaisée et trouble, solitaire et chaude, en un moment d’équilibre à la fois calme et tendu. Cette permanence ne tient qu’à un fil, ce qui capte l’attention et l’inquiétude du spectateur, sans qu’il n’y voie pourtant rien de préoccupant. Il s’y crée un sentiment de crainte devant une image pourtant calme et silencieuse. Ce paradoxe provoque la naissance de récits qui titillent l’imagination, pour la plus grande délectation du spectateur qui se prend au jeu proposé par l’artiste.

Philippe De Gobert, dd21, rue Marconi, 2026 © Philippe De Gobert

Il faut absolument regarder les originaux, attentivement, de près, pour visualiser que cette étrange impression s’incarne aussi par le fait que les images Dehors sont réalisées par un smartphone, en petit, depuis un train qui bouge, tandis que les images Dedans mobilisent l’attirail des prises de vue de studio, à partir d’un volume cubique de 30 centimètres de côté, puis agrandies au format 114×76. Ces deux manières de faire produisent des effets visuels différents… que le semblant d’unité de temps et de lieu feint d’ignorer.

Il y a le Dedans, il y a le Dehors. Chaque image proposée par Philippe De Gobert dans cette série se veut l’interface entre ces deux réalités, à la fois l’un et l’autre et ni l’un ni l’autre. Chaque image se veut le point de contact entre le regard de l’auteur, et l’imagination forgée par le vécu et la culture du regardeur.

Philippe De Gobert, dd7, jonction Nord-Midi, 2026 © Philippe De Gobert
Photo prise lors du vernissage, photo x

Philippe De Gobert, Dedans / Dehors
LMNO, Avenue Louise 544, 1000 Bruxelles
Du 10 septembre au 21 novembre 2026
Du mercredi au samedi de 11 à 18h
https://lmno.be

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