Ever Meulen à domicile


L’actuelle exposition Ever Meulen à La Médiatine de Woluwe-Saint-Lambert surprend par son ampleur. Les organisateurs ont eu accès au moindre recoin de l’atelier du dessinateur, et en ont déniché des centaines de petits chefs-d’oeuvre jamais vus dans leur version originale, des croquis préparatoires, des épreuves de travail intermédiaires, des dessins dans leur version définitive et quelques objets peuplant l’atelier du maître. Les responsables ont décidé de présenter ici l’ensemble du processus créatif, depuis les débuts dans les années 1960 jusqu’à aujourd’hui. Si un Musée ou une Fondation Ever Meulen devait voir le jour, cette exposition en offrirait un superbe avant-goût.

Devant une telle abondance, Lucterios a choisi de se focaliser sur l’un des derniers ensembles de la production, le Vuitton Travel Book. Qui mieux qu’Ever Meulen pouvait proposer à la firme Louis Vuitton un guide de voyage tellement différent des approches classiques parce qu’il fait voir les choses d’un autre oeil, celui d’une approche habitée… par le dessin?

Ever Meulen, Jardin botanique, Bruxelles, 2020 © Ever Meulen – Louis Vuitton
 Travel Book

Ever Meulen ne s’est jamais départi de son terroir culturel. Le dessinateur connaît Bruxelles — ou Brussel en néerlandais — pour y habiter, et pour fréquenter la ville depuis des décennies. Mais, Flamand de la province établi dans la capitale, il s’y sent toujours un peu étranger. Voilà qui lui donne un double regard, proche et lointain, averti et ingénu.

Comment raconter Bruxelles? Ce bric-à-brac culturel, institutionnel, urbanistique, administratif, s’illustre assez bien par le fameux marché aux puces où se côtoient tout et n’importe quoi, les perles les plus rares et ce que l’on appelle ici le brol.

Ever Meulen, Maison personnelle de l’architecte Louis Lacoste, Avenue Jean Van Horenbeeck 145, Auderghem, 2019 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book
Ever Meulen, Atelier Oscar Jespers, Victor Bourgeois, Avenue du Prince Héritier 149, Woluwe-Saint-Lambert, 2019 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book
Ever Meulen, Cité-jardin du Kapelleveld, Woluwe-Saint-Lambert, Huib Hoste et Antoine Pompe2020 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book

‘Ma Bruxelles est plutôt celle de la périphérie que du centre, de l’Atomium plutôt que de la Grand-Place. Je me suis éloigné des cartes postales’, dit Ever Meulen. Certes, les clichés touristiques s’y trouvent, la Grand-Place, l’Atomium, Tintin, les spécialités culinaires, les baraques à frites au coin de la rue, le quartier européen, Magritte, et d’autres grands classiques moins connus comme la Villa Empain et le Palais Stoclet, voire des endroits discrets comme une bâtisse sise avenue Jean Van Horenbeeck à Auderghem. À quoi il faut ajouter des endroits aussi incongrus que d’anciens garages aux larges baies vitrées, recyclés en shopping centers ou centres culturels.

Ever Meulen, Parking Folon, Alberto Vanderauwera, Parking privé Les Îles d’Or, Woluwe-Saint-Lambert, 2020 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book
Ever Meulen, Ancien garage Citroën devenu Kanal-Centre Pompidou, Place de l’Yser et square Sainctelette, Alexis Dumont et Marcel Van Goethem, 2020 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book
Ever Meulen, Quick rue Vanderkindere, Uccle, 2029 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book

L’image du garage hante Ever Meulen. Faut-il y voir l’intuition de ce qu’est réellement Bruxelles, un lieu de dé-pannage, où l’on trempe les mains dans le cambouis afin de remettre en marche ce qui n’avance plus? Cela ressemble furieusement aux images que l’artiste dessine, mais aussi à la gestion de Bruxelles, ville en chantiers perpétuels, au fil de réformes toutes aussi alambiquées les unes que les autres, où l’on se demande pourquoi faire simple quand il y a moyen de faire compliqué? Bruxelles, où le quotidien rejoint le surréalisme. Ne parle-t-on pas de bricolage institutionnel permanent, qui, selon la jolie formule, ne fonctionne qu’en se détraquant? L’incohérence finit quand même par avancer, cahin-caha, avec des soubresauts qui tiendront la route jusqu’à la prochaine panne… qui arrivera bientôt. Voilà un beau problème pour un garagiste, souci qui est aussi celui d’Ever Meulen quand il dessine.

Ever Meulen, Enfin, Back to Bozar, Victor Horta, Îlot Putterie, Cantersteen et boulevard de l’Impératrice, Bruxelles, 2020 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book
Ever Meulen dans son atelier, 2021 © Ever Meulen – photo Viviane Smeekens
Ever Meulen, Bruxelles gourmande, 2020 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book
Ever Meulen, Bruxelles gourmande, détail, 2020 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book

Les Belges affectionnent le moules-frites parce qu’il célèbre la parfaite rencontre de la mer et de la terre, de la coquille et du moelleux, de la croustillance dorée et de l’animalité quasi préhistorique. Mais peut-être aussi parce que les autochtones se délectent à le manger à la Bruegel, avec les doigts, faisant un pied de nez aux belles manières issues des cours impériales. La frite ne se mange jamais isolée, mais par cornet. A l’opposé des sardines bien huilées et rangées dans leur boîte, les frites s’entassent par cornet ou dans l’assiette, dépareillées dans l’abondance, sous la mayonnaise, encombrées tels les bâtonnets d’un mikado. En cela, les dessins d’Ever Meulen leur ressemblent. Il y a une image révélatrice: en son centre, quelques prestigieux plats plastronnent dans la lumière, sur une nappe, tandis qu’à l’écart, dans l’ombre, tout au fond à droite, le peuple fait la fille devant un fritkot.

Ever Meulen, Panorama Centre Ville – 2, non daté © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book
Ever Meulen, Plan Victor Horta à Bruxelles, 2019 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book

Bruxelles se targue d’être une cité réellement multiculturelle. On trouve des dizaines de nationalités, et bien plus de langues parlées encore. S’y agglutinent maintes cultures, des usages, des croyances, des valeurs, des revendications. Depuis longtemps, la cité y était préparée, car après des siècles d’invasions étrangères, espagnole, autrichienne, française, hollandaise, et sans doute d’autres encore, la ville flamande a été colonisée par les francophones, qui y sont aujourd’hui majoritaires mais ne disposent que de la moitié des élus, étant donné son rôle de capitale d’un Etat fédéral trilingue. Les vrais Bruxellois parlent encore zinneke, le brusseleir, langue bidouillée à la fois par des Flamands dont la plupart se souviennent du dialecte de leur région sinon de leur village, et par les francophones logés à la même enseigne.

Ever Meulen, La Cambre, Ixelles, avenue Spirou © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book
Ever Meulen, Bruxelles gourmande, détail, 2020 © Ever Meulen – Louis Vuitton Travel Book

Comment dessiner de tels désordres, alors que le graphisme d’Ever Meulen se caractérise par une orfèvrerie à la Van Eyck, précise, rigoureuse, issue de la ligne claire chère à Hergé? Deux détails donnent un indice: d’abord un Tintin vieillissant qui tient Milou en laisse, le chien tournant sur place, tête baissée, manifestement sans savoir où aller. L’autre indice se trouve dans cette image d’hommage à Spirou qui joue avec un drone… ce dernier étant le marsupilami, dont la queue dessine de longues arabesques dans le ciel. Il y a la laisse d’un côté, la liberté à pleins poumons de l’autre. Il était fatal que l’univers de Franquin, autant que celui d’Hergé, nourrisse un jour l’oeuvre d’Ever Meulen, tant le père de Spirou bricole et invente des mécaniques, des histoires d’automobiles, la Turbotraction, Gaston, et la Zorglumobile, tandis que Hergé réaliserait plutôt des fictions crédibles, proches du reportage dessiné. Ever Meulen ne choisit pas, il prend les deux, et avec tous ces contraires il construit une seule image, à la fois géométrique et baroque.

Chacune de ces images réalise un compromis, autre spécialité belge. Il n’est donc pas étonnant que les dessins d’Ever Meulen proposent souvent un fragment d’image où le soleil brille d’un côté, tandis qu’il fait nuit de l’autre. Les quatre saisons se rencontrent dans le carambolage du passé, du présent et du futur, car ce qui est vrai de l’espace l’est aussi du temps qu’il fait, et du déroulement temporel de chacune des histoires racontées dans ces dessins.

Ever Meulen dans son atelier, 2021 © Ever Meulen – photo Viviane Smeekens
Ever Meulen dans son atelier, 2021 © Ever Meulen – photo Viviane Smeekens

Ever Meulen à domicile
Médiatine, Allée Pierre Levie 1
1200 Woluwé-Saint-Lambert
Du 11 septembre au 18 octobre 2026
Le mercredi de 14 à 18h
Le vendredi de 16 à 20h
Le samedi et le dimanche de 10 à 18h
Métro Roodebeek (ligne 1)
Bus 28 et tram 8, arrêt Voot
cultur@woluwe1200.be
https://www.woluwe1200.be/event/ever-meulen-a-domicile-ever-meulen-thuis/

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