Fragile: techniques friables dans l’art sur papier


Est-ce un hasard si les deux expositions qui se tiennent aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique sont rigoureusement complémentaires? Autant Art x Gender privilégie les contenus, autant Fragile en prend le contrepied en s’intéressant à la matérialité, et plus précisément aux œuvres réalisées avec le pastel, la craie et le fusain sur le papier, de la fin du 19e au début du 20e siècle. Chacune de ces œuvres provient des collections du MRBA, et se tient à la salle dédiée à Léon Spilliaert. Outre Spilliaert, on y trouve des œuvres de Fernand Khnopff, Berthe Art, Georges Lemmen et Constantin Meunier. 

Fragile, vue de l’exposition. Photo x

La nature poudreuse de ces matériaux les rend séduisants autant que vulnérables. En effet, les particules de pigment n’adhèrent que très partiellement au support, ce qui expose ces œuvres aux pertes de matière par frottements, aux courants d’air, aux vibrations, ou à de simples chocs pendant le transport. Cela peut entraîner une perte de matière définitive à la surface de l’œuvre. L’application d’un fixatif peut stabiliser la matière une fois l’œuvre terminée. Si cette opération offre une certaine protection, elle altère néanmoins la texture veloutée unique et la teinte originale des couleurs. 

Ce type d’œuvres pose un dilemme aux conservateurs, car trouver la méthode de préservation idéale reste un défi de tous les jours. Dans les musées, ces pièces peuvent être conservées dans des conditions soigneusement adaptées et stables. De nombreuses œuvres ont pourtant connu des trajectoires complexes avant d’entrer dans une collection muséale. Certaines sont passées par des collections privées, des expositions itinérantes et des environnements variés, autant d’étapes aux conséquences difficiles à anticiper. Des événements imprévus peuvent survenir, laissant souvent des marques permanentes. Faut-il y remédier, ou pas? 

Fragile, vue de l’exposition. Photo x

Des facteurs environnementaux représentent un risque constant. Les fluctuations de température et d’humidité, l’exposition à la lumière, la pollution de l’air, les particules fines s’échappant des vêtements des visiteurs, les insectes et les sinistres tels que les incendies ou les dégâts des eaux causent souvent des dommages irréparables. La lumière, par exemple, peut faire jaunir le papier et altérer les couleurs, tandis qu’une forte humidité favorise le développement de moisissures.

Pour mieux évaluer l’état physique de la surface, on a souvent recours à l’éclairage en lumière rasante. En dirigeant une source lumineuse latéralement sur l’œuvre, des ombres se créent, accentuant la texture et les irrégularités. Les ondulations du papier, les éraflures, les pertes de matière ou des plis anciens deviennent clairement visibles. La lumière peut également aider à identifier les matériaux. La brillance caractéristique du graphite sous une lumière directe en est un bon exemple. Dans des cas spécifiques, l’analyse peut être affinée en utilisant d’autres sources lumineuses, telles que l’ultraviolet (UV) ou l’infrarouge (IR), chacune révélant des informations uniques sur les couches sous-jacentes ou les interventions antérieures.

Léon Spilliaert, Boîtes devant une glace, 1904 © Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles. Photo J. Geleyns

Fernand Knopff, Blanc, noir et or, 1902 © Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles. Photo J. Geleyns

Deux tableaux, l’un de Spilliaert et l’autre de Fernand Knopff, font l’objet d’un traitement particulier: un écran tactile permet au visiteur de percevoir ce qui est caché et de comprendre de quels composants l’œuvre est fabriquée. Lorsque l’analyse de surface ne suffit pas, on peut recourir à des méthodes avancées pour examiner la matière plus en profondeur. Grâce à des techniques non invasives, comme la macro-fluorescence des rayons X (macro-XRF) et la spectroscopie Raman, on peut identifier certains des composants, tels que les éléments chimiques qui constituent les matières utilisées, sans toucher l’œuvre ni prélever d’échantillons.

Berthe Art, Les pavots rouges, 1897  © Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles. Photo J. Geleyns

Cependant, la combinaison de toutes ces méthodes ne permet pas toujours d’identifier la cause directe de certaines dégradations. C’est pourquoi l’institution est associée au projet Friable, en partenariat avec les chercheuses et les chercheurs de L’ENSAV/La Cambre, le KIK-IRPA, KU Leuven et le Rijksmuseum d’Amsterdam. Pour essayer de trouver des réponses, l’équipe de recherche du projet Friable a mis au point une série de modèles-tests. Ces modèles reproduisent les caractéristiques matérielles et visuelles des œuvres originales. Ils ont ensuite été délibérément exposés à des facteurs potentiellement dommageables, tels que des chocs et le contact avec d’autres matériaux. Comparer les dégradations observées sur ces modèles-tests avec celles des œuvres réelles permet de mieux comprendre les mécanismes causant ces altérations et d’améliorer les conditions de préservation de ces objets à l’avenir.

Fragile, vue de l’exposition. Photo x

Le MRBA montre ainsi qu’un musée n’est pas seulement un espace d’exposition, mais un lieu où la conservation des œuvres et leur protection sont un souci permanent.

Fragile: techniques friables dans l’art sur papier belge
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
Rue de la Régence 3, 1000 – Bruxelles
Du 19 novembre 2025 au 19 avril 2026
Du mardi au dimanche de 10 à 17hrs
Fermé le lundi
https://fine-arts-museum.be/fr/expositions/fragile

,

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *