Hergé, publications récentes


En novembre dernier, Lucterios publiait un billet dédié au Hergé de Thierry Groensteen, paru aux éditions Que sais-je? Trois auteurs, Jacques Langlois, Jean-Marie Jacquet et Philippe Marion ont aussi publié récemment leur livre reprenant leur façon de lire l’œuvre d’Hergé. Ces sorties sont toutefois restées plus confidentielles, ne disposant pas de la diffusion médiatique d’une grande maison d’édition. Tirant parti de la journée annuelle des ADH, Lucterios leur offre aujourd’hui une carte blanche.

Merci à Picasso
Retour sur la genèse de Hergé et le carnet oublié
Une carte blanche signée Jacques Langlois
j-langlois@orange.fr

‘Je suis le carnet de Dora Maar’… Si le nom de l’autrice du livre, Brigitte Benkemoun, n’évoquait pour moi que de lointaines réminiscences radiophoniques, le titre me renvoyait une foule de souvenirs récents autour de cette grande maison de Ménerbes laissée par Picasso en cadeau d’adieu à son ancienne égérie, face à Gordes où mon épouse et moi avions passé le clair de notre temps libre pendant une dizaine d’années. Le carnet en question était un répertoire d’adresses avec des entrées illustres — Aragon, Breton, Braque, Brassaï, Cocteau ou encore Lacan — mêlées aux coordonnées plus obscures d’artisans et de voisins vivant dans ce village perché du Luberon.

Au printemps 2019, j’avais donc découvert l’essai tout juste paru de Brigitte Benkemoun: son enquête pour identifier la propriétaire du calepin débouchait sur une relecture de la vie de La femme qui pleure. Ce n’est qu’en refermant l’ouvrage que j’avais fait le rapprochement avec ‘mon’ répertoire. Douze ans plus tôt, en effet, Philippe Goddin m’avait offert un carnet d’adresses d’Hergé. Parce que je l’avais aidé à mener à bien la biographie du dessinateur qu’il publiait en cet automne 2007 et parce que je figurais dans ce carnet au milieu de la première page des ‘L’, contrairement à lui qui aurait eu toute sa place à celle des ‘G’! Depuis, je m’étais contenté de serrer le précieux document entre ma correspondance de vingt ans avec le créateur de Tintin et les albums qu’il m’avait dédicacés. Et voilà que l’ex-femme de Picasso me montrait la voie, tel Lao-Tseu au Didi du Lotus bleu: chaque nom, célèbre ou non, couché par Hergé de sa si belle et si lisible écriture ramenait à un ou plusieurs chapitres de sa vie. Je tenais là une pelote de laine qu’il me suffirait de dévider.

Je ne dirai pas ici comment le hasard me fit bientôt rencontrer Brigitte Benkemoun et comment nous allâmes ensemble présenter mon idée imitée de la sienne chez son éditeur, le patron de Stock, qui me signa un contrat dans la foulée. Je ne m’attarderai pas davantage sur les atermoiements de celui-ci face aux menaces aussitôt brandies par Moulinsart, ni sur ma quête d’un éditeur plus courageux, quand je compris que, malgré ses dénégations, le premier — Stock sans coq! — ne me publierait jamais.

Tout cela prit beaucoup de temps. Un temps loin d’être perdu car ma pelote ne manquait pas de nœuds: retrouver les anciens correspondants d’Hergé ne fut pas aussi facile que je l’imaginais; beaucoup, évidemment, étaient morts, souvent très récemment d’ailleurs — que n’avais-je entrepris ce travail dès mon entrée en possession du carnet? — et, même via internet, la recherche des survivants ou de la famille des disparus n’allait pas de soi. Mais que de trouvailles et de rencontres! Ainsi je n’oublierai jamais les conversations avec Stéphane Janssen, qui me consacra tellement d’heures au long de ce qui serait sa dernière année: le seul désormais, puisque Pierre Sterckx n’était plus, pouvant me raconter Hergé, l’amateur d’art contemporain qu’avait été Hergé; le mieux placé aussi pour me guider dans les arcanes de l’aristocratie belge et pour m’ouvrir la porte d’une voyante célèbre à la fin du siècle dernier.

Je me souviens de mon dialogue à distance avec Frederic Tuten, un écrivain aujourd’hui peintre, devenu dans les années 1970 le jeune ami new-yorkais d’Hergé: d’abord réticent à l’égard d’un projet désapprouvé par l’ayant droit, il deviendrait au fil des mois un informateur précieux sur le pop art et m’expliquerait la présence d’Alain Resnais, de Danièle Thompson et de quelques fameux collectionneurs dans le répertoire. Je me rappelle aussi les échanges avec Denise Remi-Giélis, la nièce d’Hergé, pas vraiment enchantée au début — n’en avait-on pas assez raconté sur son oncle et sur sa famille? — mais acceptant très vite de répondre avec franchise à mes questions.

Alors, oui, merci à toutes et à tous, qui m’aidèrent à rassembler et à emboîter les pièces du puzzle pour constituer un portrait biographique de l’auteur de Tintin… Et merci aussi à Picasso!

Jacques Langlois, Hergé et le carnet oublié
Georg éditeur, 2024
ISBN 978-2-9601732-6-0
440 pages, 21 euros

Les Points sur les i d’un tintinophile
Une carte blanche signéee Jean-Marie Jacquet
jmjacquet@skynet.be

Le 6 décembre 1946, saint Nicolas lui apportait Tintin au Congo. Il n’avait pas encore six ans, faisait ses premières armes en lecture et en français. Ébloui par le cadeau, il a cependant trouvé étrange ce ‘On se nous arrache’ à la page 11 de l’album; mais Milou était un chien, on pouvait lui pardonner une faute — qui n’en était d’ailleurs pas une. Le journal Tintin a vu le jour la même année. Lorsque Hergé y a concrétisé son fameux défi consistant à emmener Tintin et consorts sur la lune, le jeune garçon s’est mis à collectionner les épisodes de l’aventure qui paraissaient dans l’hebdomadaire. Les albums, eux, sont passés entre toutes les mains. C’est dire s’ils sont aujourd’hui ‘fatigués’. Chose qui ne risquait pas d’arriver à leur propriétaire, qui, à chaque relecture, faisait de nouvelles découvertes.

Au bout de quelques décennies, après avoir compulsé maintes biographies ou exégèses de l’œuvre de Hergé, il a eu envie de se constituer un mémento. Parcourant les albums dans l’ordre de leur parution en couleur, il a coché pour chacun d’eux les cases qui lui paraissaient représentatives: les unes comme étapes de l’histoire de la famille qui se formait progressivement autour de notre reporter, d’autres pour les situer dans l’Histoire avec un grand H, d’autres enfin parce qu’elles justifiaient une remarque sur le plan linguistique. Ces pointages peuvent paraître un peu secs, et d’aucuns estimeront qu’ils auraient dû être développés et assortis de commentaires.

Mais l’auteur a jugé que pareil aide-mémoire était la seule chose susceptible de compléter l’information des tintinophiles avertis, qui possèdent forcément la série. Après avoir ainsi passé les albums en revue, l’auteur aborde différents aspects de la création des Tintin. On y retrouve évidemment l’équipe des Studios Hergé ainsi que les caractéristiques des principaux personnages, mais aussi des considérations personnelles. L’auteur prend parti pour les biographes respectueux de l’esprit du temps qui conçoivent qu’on ait eu jadis une vision négative des Soviets puis un regard clément sur le paternalisme colonial. Il observe toutefois que les péripéties africaines n’excusent nullement les massacres dans les rangs des animaux!

Dans la suite, force est de constater que Hergé publie allègrement plusieurs albums sous l’Occupation et connaît, en revanche, des pannes d’inspiration au début des années cinquante. Mais l’artiste n’est pas toujours maître de sa fécondité, et des impondérables personnels peuvent expliquer des fluctuations entre veine créatrice et périodes de crise. Reste que Hergé a su tirer des événements le meilleur parti que lui permettait sa personnalité, qui plus est en produisant des caricatures réussies des régimes de l’est dits ‘bordures’. En forçant un peu l’analyse ou la psychanalyse, on peut trouver que les personnages parachèvent l’œuvre: les colères du capitaine matérialisent le mal-être de Tintin, et Tournesol remet tout le monde sur le droit chemin, c’est-à-dire ‘Un peu plus à l’ouest’. Mais c’est principalement sur la forme des textes que l’auteur porte son attention, en ne se privant pas de traquer les fautes de langue.

Comment, néanmoins, ne pas s’extasier sur le dessin? Notamment sur la prégnance des cases, l’art de ramasser en une seule case les phases successives d’une action. Économie de moyens? Disons plutôt génie de la synthèse! Pour conclure, le tintinophile qui signe ce petit livre se plaît à mentionner son ‘coup de cœur’, à savoir la case 14-D-3 de Les Bijoux de la Castafiore, avec le cauchemar du capitaine, humain condamné à subir un spectacle à la gloire des perroquets.

Enfin, au moment de confier son ouvrage à l’imprimeur, l’auteur a eu tout juste le temps d’insérer une ligne en hommage à Philippe Goddin, qui nous a quittés le 8 septembre dernier, soit quasi exactement à mi-chemin entre l’assemblée de mars 2025 et celle d’aujourd’hui.


Jean-Marie Jacquet, Les Points sur les i d’un tintinophile
Éditions Jérômiades, 2025
ISBN 978-2-9601732-6-0
130 pages, 18 euros


Bande dessinée à la trace… 
Une carte blanche signée Philippe Marion
philippe.marion@uclouvain.be

Après une longue période d’inaccessibilité, mon ouvrage Traces en cases reparait, précédé d’une préface de Laurent Gerbier qui le resitue dans son contexte initial de 1991. Celui d’une dissertation doctorale en communication posant un regard singulier sur la bande dessinée, ce moyen d’expression majeur mais qui devait longtemps souffrir de condescendance dans les milieux académiques.

Traces en cases est organisé selon un parti-pris: appréhender le neuvième art en se plaçant sous la focale de l’expression graphique qui délimite l’identité de son système d’expression. Objectif: saisir le message visuel dans sa nature et son imaginaire de traces signées, forcément signées… En BD, le montré et le raconté passent toujours par un effet de signature.

Dessins, écritures, idéogrammes, cases, planches : comment la matière graphique interagit-elle avec la construction des mondes donnés à voir? Comment nourrit-elle la structure de la narration, ses effets et son rythme? Par quelle influence ce système de traces graphiques stimule-t-il le mode d’immersion fictionnelle du lecteur-spectateur? Autant de questions qui ont orienté ma démarche réflexive et m’ont autorisé à proposer certains concepts pour mieux comprendre la richesse de cette communication graphique. Parmi, ceux-ci, j’ai mis en œuvre la notion de graphiation qui continue d’être développée dans certaines recherches sur la bande dessinée et le roman graphique. Voire, plus largement, sur les nouveaux déploiements polygraphiques qu’autorisent le numérique et ses environnements écraniques.

Par graphiation, j’entends cette performance subjective que constitue l’énonciation graphique assumée par le dessinateur (le graphiateur). Ce concept permet de s’intéresser à la fois à la matérialité de la trace graphique et aux effets qu’elle produit. Mais à quoi bon ce néologisme, si tout cela peut être réglé avec cette bonne vieille idée de style? Ce terme spécifique permet d’abord d’exprimer la force d’un style d’un type particulier puisqu’il est intimement chevillé au matériau d’expression qui caractérise le média: en BD les images sont signées avant d’être des images signes. Cette dimension radicale méritait bien, à mon sens, les honneurs d’un néologisme. Une deuxième justification tient à mes influences interdisciplinaires de l’époque. Il s’agissait pour moi d’aborder la compréhension de la BD à partir du fonctionnement de ses instances d’énonciation. Or de telles instances ne renvoient pas prioritairement à l’auctorialité, ni à la personnification stylistique. Elles imposent une forme d’abstraction que cristallise bien le terme d’instance. Il s’agit d’un rôle énonciatif à jouer, d’un foyer-force (pouvant être collective), qui supervise le dessiné et le dessinant, le raconté et le racontant tout en tissant un lien avec le lecteur. Le choix du mot graphiation se justifie aussi par la nécessité de compléter le couple monstration – narration déjà utilisé dans les études cinématographiques. En effet, pour comprendre les comics, la monstration — soit cette mise en scène de la représentation figurative — n’est pas suffisante. Et on ne peut esquiver la force décisive de l’acte graphique qui signe cette monstration. Si celle-ci est ‘transparente’, concentrée sur la production du simulacre analogique, la graphiation est à dominante réflexive, focalisée sur la singularité d’une interprétation graphique subjective.

Si la graphiation s’incarne dans le regard solidaire du lecteur, elle peut aussi l’encourager à passer lui-même à l’acte graphique. Telle est sa dimension poïétique. La trace graphique produit non seulement comme un appel à partager du dessiner mais, contagieuse, elle peut inciter à dessiner soi-même, en travaillant ses propres traces. Cet appel au dessin est, par exemple, une constante dans les conférences d’un Emmanuel Guibert : ‘ne dites jamais: ‘je ne suis pas doué en dessin’, s’exclame-t-il, ‘vous verrez ça s’apprend vite !’

A la fois vecteur, lieu de mémoire et objet de création, le dessin reste un puissant générateur d’imaginaire tout en gardant la trace d’une gestation graphique interprétant – signant le monde. Tel est la ligne rouge de Traces en cases.

Philippe Marion est professeur émérite en communication et analyse des médias à l’Université de Louvain, et professeur invité à l’EHESS. Il est un spécialiste des médias contemporains et en particulier du cinéma.

Philippe Marion, Traces en cases. Travail graphique, figuration narrative et participation du lecteur
Presses Universitaires François Rabelais, Tours, 2025
ISBN 978-2-86906-947-3
410 pages, 30 euros


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