
Vue de l’exposition © Centre d’Art de Rouge Cloître / Pierre Kroll. Photo x
À voir les mines réjouies et les sourires des visiteuses et visiteurs, on sait déjà que l’exposition est un franc succès. Toutefois, en dépit du plaisir qu’il offre à ses contemporains, Pierre Kroll serait-il désespéré? Car selon le titre et l’image qui annoncent l’actuelle présentation aux cimaises de Rouge-Cloître à Bruxelles, le dessinateur enferme ses dessins dans une bouteille qu’il balance à la mer, avec l’espoir que quelqu’un, un jour, les recueillera à l’autre bout de l’océan. Dans la bouteille, des représentantes et des représentants du genre humain, dans toute la diversité des âges, des races et des cultures, se tassent comme des sardines dans leur boîte. Toutes et tous ont cependant un point commun: un air ahuri et les bras levés au ciel comme le font les combattants qui rendent les armes. Coincés parmi les humains comme dans le métro à l’heure de pointe, on trouve des animaux terrestres, aériens, sous-marins, tous menacés d’extinction. Le vivant qui s’entasse sur la Terre n’en mène pas large… à l’exception des virus qui rigolent.

Il faut rappeler ici que Pierre Kroll, né en Afrique et titulaire d’une licence en sciences de l’environnement, sait mieux que quiconque que notre petite planète bleue devient invivable, avec des épisodes de sécheresses et d’incendies d’un côté, des inondations en série de l’autre. Dans certaines parties du monde — et peut-être bientôt chez nous — la guerre de l’eau s’apprête à faire davantage de victimes que les conflits déclenchés par les dictatures toujours plus nombreuses et plus sanguinaires. L’eau, que l’on croyait inépuisable à l’image des ressources naturelles, rappelle que le saccage de notre unique Terre au nom du profit conduit l’espèce humaine au suicide aussi sûrement qu’elle a déjà exterminé la plupart du monde sauvage.


L’actualité est chaque jour un peu plus désespérante. Et pourtant, le rôle du dessinateur-artiste est de percevoir et rendre visibles ces détails qui font sourire. Car vue sous un certain angle, la sinistrose peut malgré tout révéler un petit aspect drôle, sur lequel quelques dessinateurs de presse mettent l’accent. C’est même la force d’un auteur d’être capable de le voir et de le raconter. Il en va du dessin de presse comme des malheurs des stars et des grands de ce monde: il aide les petites gens à supporter ce qui leur pèse. Les dérisoires contrariétés des uns font le grand bonheur des gens d’en bas. En ce sens, le dessin de presse aurait un rôle thérapeutique; il serait un support émotionnel indispensable au même titre qu’un animal de compagnie, un chien par exemple. Kroll dessine admirablement bien ce genre de cabots, ou une vache.


Outre les signaux de détresse, ces bouteilles lancées à la mer portent en elles une autre signification, car on ne peut limiter Pierre Kroll au seul registre écologiste. Avec l’apparition des réseaux sociaux à échelle mondiale, le métier de dessinateur de presse s’est transformé, au point que trouver une bonne idée et la visualiser au mieux devient un critère de second plan. Il n’y a pas si longtemps, les dessinateurs connaissaient leur lectorat et le caressait dans le sens du poil. La connivence était de mise.

Aujourd’hui, avec les réseaux, le métier consiste à envoyer ses productions dessinées à on ne sait trop qui, qui les lira on ne sait trop où, et on ne sait trop quand. Ainsi, il est possible que le dessin innocent d’hier devienne un crime demain. Qui sait? Les menaces de mort ne sont plus une fiction: elles rendent le métier plus difficile, voire périlleux, et le gilet pare-balles devient un des accessoires du dessinateur de presse, au même titre qu’un porte-mine.

Par prudence, le dessinateur — et les responsables de rédaction qui ne tiennent pas à perdre ce qui reste de leur lectorat — se retiennent et ont tendance à présenter des images qui ne choquent personne, nulle part, en aucun moment ni aucun lieu. Nous entrons dans le règne des images incolores, inodores, insipides et sans la moindre saveur. Certains responsables éditoriaux renvoient ainsi des dessinateurs, pour les remplacer par des images photographiques suaves et sans parti-pris, des images peu spécifiques puisque destinées à servir à tout et surtout à rien. Par peur — justifiée — la race des dessinateurs les plus percutants, donc les moins consensuels, est en voie d’extinction.


L’humour de Pierre Kroll fait cohabiter des séries qui a priori ne vont pas ensemble. Ainsi, et par exemple, un peignoir et la noblesse de la fonction royale, une couronne et des pantoufles fatiguées. L’adolescent contemporain se dessine via l’uniforme qui le caractérise, boutonneux, bigleux, les paupières lourdes, en mal d’orthodontiste, la casquette vissée de travers. Il en va de même pour l’ensemble des types sociaux, par exemple les ayatollahs et les talibans, le Christ, les Noirs, les ménagères et les femmes fatales, les pingouins ou les ours blancs sur la banquise, etc. Pierre Kroll débusque toujours le cliché social, jamais l’individu. On ne trouve jamais chez lui un atome de cruauté envers les plus faibles, parce qu’il respecte le plus modeste d’entre nous. Le même contenu serait acide — et moins drôle — s’il était tracé par un metteur en image de moindre qualité, car les signes apparemment vite jetés sur la feuille indiquent la double qualité du regard sagace et la main d’une rare virtuosité.


La recherche d’un type social explique peut-être pourquoi le dessinateur se sent mal à l’aise dans l’exercice de la caricature: ce n’est tout simplement pas sa tasse de thé. Par contre, une étude reste à faire qui prendrait en compte l’évolution du dessin chez notre auteur. Car son dessin évolue, par à-coups, et devient parfois moins rond et moins poli, proche de la rage griffonnée. Cela signifie-t-il quelque chose? Une autre lecture de l’œuvre est donc à envisager, qui abandonnerait enfin l’exclusivité accordée aux seuls contenus, pour se concentrer sur ‘comment c’est fait’, là où réside la différence entre le monde du discours et celui du dessin, cet autre langage des signes si peu accessible aux êtres de la parole. Un langage différent qui aurait le tort de se pratiquer en silence.

L’intuition de Pierre Kroll choisit bien les lieux où montrer son travail. Après le bâtiment Pouhon Pierre-le-Grand, à Spa, la présente exposition a fait halte au prestigieux Grand Curtius de Liège. Aujourd’hui, elle pose ses valises dans le magnifique écrin protégé — le site est classé — de Rouge-Cloître, en bordure de la forêt de Soignes aux abords de Bruxelles. Le prieuré de Rouge-Cloître doit son origine à l’ermite Gilles Olivier, qui aux alentours de 1359 établit son lieu de méditation solitaire dans la Forêt de Soignes, au lieu dit Rubea-Vallis, la Vallée Rouge, plus couramment désignée depuis par Roeden Clooster, le Monastère Rouge. Tout au long de leur histoire, les abbayes ont préservé des valeurs menacées par la fureur du monde extérieur. Jadis, Rouge-Cloître était un de ces havres de paix, hors des conflits et du temps, des peurs et de l’agitation frénétique qui tourmentent le monde.

Les pièces exposées viennent de tous les bords, des anciennes, des nouvelles, des très connues et d’autres moins. Elles abordent la panoplie complète des thèmes qui habitent le dessinateur et l’homme médiatique depuis 40 années de publications ininterrompues. Une première sélection avait été réalisée par Marc Dausimont, l’ami, le collaborateur et le fin connaisseur de l’œuvre. Mais les cimaises ne permettant pas de montrer une telle abondance, c’est Rouge-Cloître qui s’est chargé — avec succès — d’une présentation en fonction des lieux. Les dessins de Pierre Kroll y gagnent une charge positive et résiliente, apaisée, à l’image du lieu qui les accueille.

Kroll lance des bouteilles à la mer
Centre d’Art de Rouge-Cloître
Rue du Rouge-Cloître 4, 1160 Auderghem/Bruxelles
Du 15 févier au 10 mai 2026
Du mercredi au dimanche de 13h à 17h
https://www.rouge-cloitre.be/fr/evenements/kroll-lance-des-bouteilles-a-la-mer-150-dessins-a-reflechir.html