La collection Que sais-je? propose des petits livres de 128 pages reprenant l’essentiel d’un sujet. Les éditeurs ont choisi de confier le tout récent Hergé à Thierry Groensteen, à la fois pour ses compétences — son Curriculum Vitae est tout à fait convaincant de ce point de vue — et aussi parce qu’il a toujours pu se tenir à l’écart des polémiques qui agitent le monde de Hergé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Il fallait faire le tour de la question en évitant le moindre parti-pris. Et Thierry Groensteen s’en est plutôt bien tiré. L’architecture de son livre, son sommaire, se divise en quatre chapitres principaux, Le scout, le dessinateur et l’homme; Son inscription dans l’histoire de la bande dessinée; Les ressorts d’un classique; De l’oeuvre au mythe. Suit une chronologie de l’oeuvre, et une bibliographie, sélective car à ce jour plus de 700 publications ont été consacrées à Hergé. Certes, on peut regretter l’absence de telle ou telle publication, mais il est impossible de tout citer dans ce contexte restreint.
Une des qualités de cet ouvrage est la multitude d’informations, vérifiées, quant aux nombreuses questions et points de vue que suscitent la vie et l’oeuvre de Hergé. Et ce, sans aucun parti-pris pour un sujet aussi touchy. Mieux, Thierry Groensteen relie souvent des informations connues, mais que personne n’avait connectées afin d’y faire sens. Par exemple l’auteur indique que cinq années seulement séparent les balbutiements de Tintin chez les Soviets du Lotus bleu, ce chef-d’oeuvre qui marque l’histoire de la BD. L’information était disponible, mais — à ma connaissance — ce rapprochement significatif n’était pas établi.
Une autre information, disponible mais peu mise en avant jusqu’à présent, devient significative: le nombre de vignettes réalisées par album ou pour les diptyques, faisant que les albums de Hergé ‘n’ont pas de mal à se distinguer: ils proposent une expérience de lecture d’une autre épaisseur, une immersion d’une autre qualité.’
Un tout petit bémol serait à apporter étant donné le peu de place accordée à l’attention que Hergé portait aux nécessités techniques d’impression de ses albums. Or, les échanges entre le dessinateur et son éditeur prouvent par leur fréquence la préoccupation de Hergé concernant ce point, son exigence voire son intransigeance sur le sujet. Si cette problématique est citée, elle est loin d’être développée avec la même ampleur que les autres. Toutefois le lecteur doit savoir que la quasi totalité des publications concernant Hergé sont le fait de théoriciens n’ayant jamais baigné dans la pratique quotidienne de la production, le cambouis du ‘faire’. Ils ignorent tout des problèmes à résoudre… souvent invisibles dans le résultat final. C’est ainsi que l’on trouve parfois des analystes prétendant que la ligne claire est le résultat d’un choix esthétique délibéré, alors qu’elle est tout simplement (!) le meilleur résultat atteignable par les contingences des techniques d’impression de l’époque, si on exige la lisibilité.
L’autre petit bémol concerne les deux dernières aventures, Vol 747 pour Sydney et Tintin et les Picaros, qui seraient peut-être à envisager dans la suite de Les Bijoux de la Castafiore, le premier récit où Hergé entame un processus d’interrogation et de destruction des a-priori constitutifs de l’oeuvre.
Mais ces bémols sont vraiment peu de chose par rapport à l’abondance de qualité et de justesse développées dans ce petit livre que l’on lit d’une traite de bout en bout. Au nom de la lisibilité, Hergé a engendré une ligne claire, et aujourd’hui Thierry Groensteen décortique de la manière la plus claire l’écheveau des vie, oeuvre et exégèse de Hergé. Cerise sur le gâteau, ce petit ouvrage est bien écrit, dans une langue cultivée et fluide, ce qui ajoute au confort de lecture. Ne serait-il pas un petit cadeau idéal en ces temps de fêtes à venir?
Le scout, le dessinateur et l’homme, chapitre premier, se divise en sept sections intitulées Les premiers pas de Tintin, Une vie de forçat, Tchang l’éveilleur, Compromission, Un journal, des studios et des tourments, Le temps de la reconstruction, La fin d’un homme apaisé.
Le chapitre deux, Son inscription dans l’histoire de la bande dessinée, contient cinq sections: Les modèles d’Hergé, La fabrique de la ligne claire, Chef de cordée, Un précurseur du roman graphique?, Une oeuvre intemporelle?
Quatre sections forment le chapitre trois: Une comédie humaine, L’humour et l’aventure, Une part obscure, Un miroir du siècle.
Le quatrième et dernier chapitre est composé de six sections: Hergé en accusation, La réhabilitation, Animations et détournements, expositions et marché de l’art, Tintinomanie et tintinologie, La gestion de l’héritage.
Thierry Groensteen sera présent à la prochaine journée annuelle des Amis de Hergé le 7 mars prochain à Nivelles. Il concocte une exposition sur le regard que la BD porte aux autres arts, du 17 décembre au premier mars prochain à la Galerie Vivienne à Paris. Il tient un blog qu’il faut recommander:
https://www.thierry-groensteen.fr

Hergé/Thierry Groensteen
Éditions Que sais-je?
Première édition 2025 – N° 4297
ISBN 978-2-7154-2668-9
https://www.puf.com/les-editions-que-sais-je
https://www.thierry-groensteen.fr
10€
Une réponse à “Que sais-je? Hergé présenté par Thierry Groensteen”
Bien d’accord. Beaucoup de gens disent des clichés ou des platitudes à propos d’Hergé et son oeuvre de manière prétendument « éclairante » mais nous poussant dans un labyrinthe mental superflu tout en passant à côté de l’essentiel qui exige a minima un regard aigu propre à chaque oeuvre majeure.
L’auteur a ce regard éclairant vu sa grande expérience. Il nous offre ici un vrai plaisir de lecture et c’est bien la magie de la BD de nous offrir plusieurs strates et émotions en cascade sans nous entraîner dans un puits sombre; d’où sa popularité renouvelée. C’est bien le cas avec ce livret qui se tient dans la poche d’un pardessus tout en nous instruisant car il est certes bien plus plus accessible que le montage d’un meuble Ikea!