Après le musée Maillol à Paris, c’est à Liège que l’exposition Robert Doisneau s’installe. Le baiser de l’Hôtel de Ville, à Paris, en 1950, est une commande du magazine américain Life à propos des amoureux de Paris. Devenue en peu de temps une image parmi les plus connues au monde — des dizaines de milliers d’exemplaires du magazine ont été vendus, et le poster a été punaisé dans d’innombrables chambres d’étudiants — elle incarne le triomphe de la vie après les années noires de la guerre. Les jeunes gens, seuls au monde, s’aiment au vu et au su de tous. Ce n’est pas un hasard si, peu après, Georges Brassens fait un tabac avec Les Amoureux des bancs publics, lorsqu’en 1953 il chante: ‘C’est sur un de ces fameux bancs qu’ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour’.

Si la nostalgie est au rendez-vous, un procès largement médiatisé ravive l’intérêt pour cette photographie en 1992. Le marketing s’en mêlant, l’image se commercialise et sert à tout et à rien… ce qui génère des profits colossaux. Une dizaine de couples, s’estimant être les protagonistes de la photographie, revendiquent leur droit à l’image et décident de réclamer leur part du gâteau. Tous sont déboutés, l’intérêt pour l’image se décuple, d’autant que Doisneau révèle alors que ce soi-disant instantané est une mise en scène. En apparence, tout dit l’impromptu, l’éclairage naturel, l’immobilisme du couple parmi les flux des passants qui marchent et la circulation automobile, un certain floutage, le cadrage coupé comme si le photographe était attablé à une terrasse de bistrot et photographiait par-dessus l’épaule d’un autre consommateur. Mais les amoureux sont en fait des comédiens rétribués. Ils le prouvent en exhibant le tirage original estampillé à l’époque par Robert Doisneau.

Les images de Doisneau donnent l’illusion de l’instantané par la mise en scène d’acteurs dans un environnement quotidien. Une fois que l’on a cette idée en tête, il est compliqué de s’en débarrasser. C’est comme si David Copperfield avait révélé le secret de l’un ou l’autre de ses tours. La magie a disparu alors que l’on aimerait retrouver le regard émerveillé de l’enfance. Mais la supercherie n’est peut-être pas aussi organisée qu’on l’imagine. Écoutons Robert Doisneau: ‘N’importe quoi peut arriver au coin d’une rue. Je me fais un petit décor, un rectangle et j’attends que des acteurs y viennent jouer je ne sais quoi. Alors l’imagination fonctionne. On se dit tiens, on va peut-être arriver, il va venir. Un curé avec une jambe de bois, il va venir un pensionnat de jeunes filles anglaises. Il va venir… et il arrive tout autre chose. Comme on ne l’attendait pas, cette chose-là vous prend au dépourvu… Ce n’est pas bon d’attendre une chose précise… Observer la vie avec une patience de pêcheur à la ligne. Laisser en permanence la porte ouverte à l’inattendu. S’arrêter impérativement lorsqu’on vous demande de circuler là où il n’y a rien à voir.’

Le hasard joue donc son rôle, et même si le cadre est préfabriqué, il faut la patience et l’attention d’un prédateur à l’affût pour ne pas laisser passer l’occasion qui ne se représentera plus. Ainsi cette salle de classe. Le dos bien droit, les bras et les jambes croisés, le regard fixe, concentrés sur la voix du maître, les corps des gamins se figent dans l’immobilité des statues de l’Égypte ancienne. L’architecture, l’armoire et les bancs en bois se calquent sur une structure digne de Mondrian, sans fantaisie, à coup de verticales et d’horizontales croisées à angles droits. Seule la rondeur du cadran scolaire détonne, rayonnant à l’intersection de lignes dessinant une croix. L’ordre, la norme et le cadre régissent le moindre élément du visible, y compris pour les dessins punaisés au mur dont la présentation obéit elle aussi à un schéma rigide.

Un seul élément trouble autant de prévisibilité: le gamin, plus petit que ses condisciples, une houppette à la Tintin, les jambes décroisées déjà prêtes à se dérouiller. Plus que trente minutes à tenir et il sera enfin midi, l’instant de la libération. Le seul souci du mioche est la lenteur du temps qui passe, bien davantage que la leçon à retenir. Serait-ce un hasard, le nom de Buffon est inscrit en haut de l’armoire? Or, on sait qu’au 18e siècle, Buffon jette un sacré pavé dans la marre en établissant la première approche expérimentale et scientifique de la mesure du temps. Il en déduit que la création de la Terre est des milliers de fois plus ancienne qu’on ne l’enseigne, et que le prêche l’Église alors toute puissante. La perception du temps s’étire et se traîne, il devient le lien commun entre le lardon anonyme et le scientifique novateur. La remarque de Doisneau est on ne peut plus pertinente: ‘Le premier de la classe ignore le plaisir que prend le cancre à regarder par la fenêtre.’

Cette exposition liégeoise se distingue de sa soeur parisienne par la présentation d’une section intitulée La Belgique sur commande. On peut y voir des images de La Tour cybernétique de Nicolas Schöffer en bord de Meuse, les hauts fourneaux, des figures folkloriques comme les Gilles, le charme intemporel de Bruges, sans oublier ses photos de Georges Simenon et de l’Expo 58.

Ce cliché, pris au pavillon américain de l’Expo 58 à Bruxelles, visualise les intuitions que des scientifiques comme Buffon, Lamarck et Darwin expriment. En haut, un petit point noir, solitaire, flotte dans l’immensité vide. Le second cercle fait voir cette singularité qui se déploie en un nombre toujours plus grand de grains différenciés. La troisième étape rapporte une expansion en rayonnements toujours plus étendus, à l’image des rayons de notre soleil. Viennent ensuite les végétaux sous lesquels quelques minuscules créatures vivantes se hasardent. Enfin, la fertilité des graines devenues fleurs et fruits s’incarne en une femme contemporaine. Ce déroulé qui se compte en milliards d’années serait celui de l’expansion de l’univers depuis le Big Bang, et le long chemin qui mène de l’anonymat vide à la singularité de nos sujets individuels.

Même les photographies en noir et blanc de Robert Doisneau désignent un magicien qui transforme la grisaille en soleil. La présente exposition offre une plongée au cœur de la photographie humaniste au 20e siècle, avec près de 400 clichés couvrant l’intégralité du travail du photographe. L’ensemble s’articule sur une douzaine de thématiques: les écrivains, les bistrots, le photographe d’entreprise, les banlieues, les rencontres, les ateliers d’artistes, l’enfance, le travail publicitaire, des collages et bricolages, les spécificités du tirage photographique, les années dédiées à la mode, le travail de commande. On peut encore y découvrir une importante série d’objets et de documents, des animations interactives et audiovisuelles. C’est un des charmes de cette exposition.
Robert Doisneau, Instants Donnés
La Boverie, Parc de la Boverie 3
B – 4020 Liège
Du 31 octobre 2025 au 19 avril 2026
Tous les jours de 10 à 18hrs
Fermé le lundi
info@expo-doisneau.com
https://www.expo-doisneau.com