2025, année surréaliste pour les cartoonistes politiques


Une carte blanche signée Paul de Groeve, copywriter, storyteller, membre du comité de sélection du Press Cartoon Belgium

paul@personalcopy.be

Qui aurait cru qu’une année puisse à ce point défier la logique, la mesure, voire la gravité ? Tandis que Jeff Bezos transformait Venise en décor privé pour des noces d’une extravagance presque impériale, au moment même où grondait la colère contre les inégalités, Donald Trump réapparaissait sur la scène mondiale pour un second acte que nul dramaturge n’aurait osé écrire. Et pourtant, ce ne furent pas les épisodes les plus irréels. Plus sombres, plus lourds, plus obstinément réels furent la violence infligée par Israël aux Palestiniens de Gaza, l’enracinement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, la menace de l’intelligence artificielle sur la création humaine, ou encore la résurgence de l’extrême droite en Europe et aux États‑Unis. Mais rien, absolument rien, n’annonçait que les dessinateurs eux‑mêmes deviendraient les protagonistes d’un drame inattendu.

Ann Telnaes, projet du dessin censuré par The Washington Post, 2024 © Ann Telnaes

Qu’un caricaturiste devienne une figure tragique de son propre récit : voilà ce que personne n’avait vu venir. Néanmoins, en janvier 2025, Ann Telnaes, plume acérée du Washington Post, choisit de claquer la porte. Elle accuse la rédaction d’avoir rejeté un dessin non pour sa forme, mais pour les puissants qu’il osait égratigner. ‘Pour être claire, écrivait‑elle, il m’est déjà arrivé que des esquisses soient refusées ou retouchées, mais jamais à cause du point de vue même de la caricature. C’est un basculement… et un danger pour la liberté de la presse. ’ Le croquis incriminé montrait Altman, Zuckerberg, Soon‑Shiong et Bezos — ce dernier étant, ironie suprême, l’ultime propriétaire du Post — déposant des sacs d’argent au pied d’une statue monumentale du nouveau président. À ses pieds, Mickey Mouse, prosterné, comme une icône populaire réduite à la dévotion.

Pour Ann Telnaes, la question devient vertigineuse : comment continuer à dire l’essentiel dans un paysage médiatique qui se détourne des vérités les plus brûlantes ? ‘La situation est plus dangereuse que jamais, confiait‑elle. Et oui, je vois dans la présidence de Trump une menace existentielle pour la démocratie. Contrairement à son premier mandat, il sait désormais ce qu’il fait. ’ Et l’année n’avait pas encore déployé ses pires éclats…

La réaction du caricaturiste belge Lectrr publiée dans De Standaard, 6 janvier 2025 © Lectrr

Pas de Trump ? 2025 fut une année oscillant entre tragédie et farce, une année où les caricaturistes ont dû, jusqu’à l’épuisement, dessiner Trump, Poutine, Netanyahou. Cependant, lorsque Daryl Cagle dévoilera début 2026 les 75 caricatures américaines les plus réimprimées de 2025, la stupeur sera totale. Pas de Trump. Pas de Netanyahou. Pas de Poutine. Les rédacteurs préfèrent l’humour léger, rassurant, presque domestiqué, à la satire politique qui mord. Pendant ce temps, les dessins sur Trump explosent en ligne. En un clin d’œil, les journaux américains sont devenus les nouveaux censeurs. Doux, polis, mais implacables.

Piet, Cartoonmovement.com, 2025 © Piet

Royaume‑Uni: heureusement, hors des États-Unis des dessinateurs continuent de saisir l’absurdité et la cruauté du monde avec une lucidité presque douloureuse. Mais même sans censure, l’année fut un long supplice. Ben Jennings, du Guardian, résume l’expérience avec une image d’une précision cruelle : ‘L’année ressemblait à une boucle de vieux journaux télévisés que l’on regarderait, attaché à un fauteuil de dentiste, tandis qu’on vous arrache les dents une à une. Tout paraissait douloureusement familier : les horreurs inimaginables de Gaza, le sang versé en Ukraine, l’ascension de Nigel Farage, et ce ‘Donald Trump 2.OH‑NO.’

Ben Jennings, The Guardian, 26 août 2025 © Ben Jennings
Jack Ohman, Tribune Agency, premier avril 2025 © Jack Ohman

Belgique: en 2025, il n’y a pas que les caricaturistes qui furent pris pour cible , les journalistes eux‑mêmes devinrent des cibles vivantes. En Israël, une frappe aérienne tua délibérément plusieurs reporters à Gaza‑Ville. Parmi eux, Anas al‑Sharif, figure emblématique d’Al Jazeera. Un meurtre survenu au seuil même de l’invasion israélienne. La caricature de Kamagurka publiée dans De Standaard condense, en un seul trait, toute l’année politique 2025. Celle de Medi, plus acide encore, transforme la nouvelle en un miroir impitoyable : la réalité y apparaît plus nue, plus brutale, et il devient impossible d’en détourner le regard. En 2025, le surréalisme n’était plus un style : il était devenu le nom pudique du réel.

Kamagurka, De Standaard, 12 août 2025 © Kamagurka
Medi, Facebook, 28 août 2025 © Medi


2 réponses à “2025, année surréaliste pour les cartoonistes politiques”

  1. Merci à Lucterios pour ce rappel salutaire de la liberté de la Presse qui se délite!!Nous avons vécu des décennies fantastiques pendant lesquelles l’humour corrosif était toléré et encouragé.Depuis Trump,la peur est arrivée car la mort peut surgir au bout du crayon,quelle honte!J’admire les dessinateurs résistants devant de telles infamies!JPV

  2. Il n’est pas impossible de penser que la démocratie s’inscrive un jour de manière pérenne dans nos sociétés. On peut rêver mais sans jamais oublier que le fanatisme, la nationalisme, et les idéologies totalitaires et religieuses sont de véritables poisons…

    Jean François Revel, ( 1924-2006)
    Interview en 1983. Lire à cet égard l’ouvrage : « Comment les démocraties finissent » 1983)

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