2026: 50 ans de la Collection de l’Art Brut à Lausanne


‘L’art doit toujours un peu faire rire et un peu faire peur. Tout mais pas ennuyer’: Jean Dubuffet, in Avant-projet d’une conférence populaire sur la peinture, 1945

Billet publié à partir du dossier de presse rédigé par Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’Art Brut de Lausanne, et commissaire de l’exposition anniversaire des 50 ans de la Collection de l’Art Brut à Lausanne

‘Nous entendons par Art Brut des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.’ (Jean Dubuffet, tiré de L’Art Brut préféré aux arts culturels, Paris, Galerie René Drouin, 1949).

Adolf Wölfli, Sans titre (La violette géante), 1916 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

L’émergence de la notion d’Art Brut remonte au milieu du 20e siècle, lorsque le peintre Jean Dubuffet (1901-1985), parallèlement à son aventure artistique personnelle, commence ses prospections d’œuvres créées par des autodidactes, en Suisse. L’artiste commence à s’intéresser à des productions n’émanant pas du champ officiel de l’art mais de ses marges, qu’il va, dès lors, explorer avec passion. À ce propos, Jean Dubuffet écrit en 1951 à André Breton, figure de proue du surréalisme et l’un des membres de la première Compagnie de l’Art Brut: ‘C’est au début de l’année 1945 que j’ai entrepris, en Suisse, mon premier voyage de prospection méthodique, au cours duquel j’ai rassemblé un premier groupe de documents qui ont formé la base de nos collections.’

Pascal Vonlanthen, Sans titre, 2019 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

L’expression Art Brut s’impose à Jean Dubuffet à l’été 1945, en lien avec son voyage en terres helvétiques, où il visite notamment des collections asilaires, des hôpitaux psychiatriques et des prisons. L’Art Brut désigne, selon ses mots, des ‘œuvres créées en dehors de toute influence des arts traditionnels et qui, en même temps, font appel aux couches profondes de l’être humain’. Au cours de ce périple, il rencontre des psychiatres, des artistes et des directeurs de musées qui vont jouer un rôle essentiel dans le développement de ce nouveau concept et la constitution du noyau de la collection qu’il initie alors.

Diego de Mauri, Sans titre, entre 1981 et 2015 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Au fil de ses réflexions et à la lumière de ses découvertes fructueuses, tout d’abord en terres helvétiques, puis en France et dans d’autres pays, Jean Dubuffet, premier exégète de l’Art Brut, va en établir les principes fondamentaux. La Suisse a donc fait office de catalyseur dans la naissance de l’Art Brut, ce qui a permis d’une part à son inventeur de faire entrer des travaux d’autodidactes dans le champ artistique et, de l’autre, de remettre en question l’art et ses définitions en vigueur au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Joseph Giavarini, Sans titre (Deux musiciens), entre 1928 et 1934 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Jean Dubuffet lègue sa collection d’Art Brut à la Ville de Lausanne en 1971. Depuis lors, ce musée municipal s’est enrichi grâce à de nombreuses acquisitions et de nombreux dons, rassemblant des œuvres d’une grande diversité, notamment des dessins et peintures, des sculptures et assemblages, des photographies et des œuvres textiles. Cette institution muséale, de référence internationale, est réputée pour la richesse et la diversité de ses collections et pour sa valeur historique unique. Elle est aussi le premier musée public au monde entièrement dévolu à l’étude, à la conservation et à la présentation d’œuvres d’Art Brut.

Jakob Morf, Sans titre, entre 1985 et 1998 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

De ses origines à aujourd’hui, la Collection présente une sélection de plus de 300 œuvres — dessins, peintures, sculptures, broderies, écrits, assemblages — toutes réalisées par des autrices et auteurs suisses ou ayant créé dans ce pays. Si elles émanent intégralement des collections du musée lausannois, elles appartiennent aussi à différentes périodes de son histoire. Certaines proviennent du fonds hérité de Jean Dubuffet, celui constitué à partir de 1945, tandis que d’autres ont intégré la Collection de l’Art Brut depuis lors. Par ailleurs, chaque corpus d’œuvres est unique et reflète la singularité des modes d’expression imaginés par ces autodidactes que rien ne destinait à la création artistique. Néanmoins, quelques motifs propres à l’imagerie suisse se dégagent, comme la nature, les montagnes, les trains, sans oublier les vaches, ces animaux issus du monde rural dont Dubuffet a peint des représentations dans ses travaux de jeunesse.

Bertha Elisa Morel, Sans titre, entre 1922 et 1960 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne
Jules Doudint, Jules Doudint des Barcellonne at déserté ce matin, entre 1927 et 1937 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Cette exposition anniversaire et la publication qui l’accompagne ont également comme objet de rappeler les liens étroits et durables entretenus par Dubuffet avec la Suisse. Ces liens l’ont conduit à offrir sa collection à la Ville de Lausanne, afin d’en assurer la pérennité et la présentation au public. Il précisa ainsi au Syndic de l’époque, Georges-André Chevallaz, les raisons de son choix, liées à la fois à des souvenirs personnels qui l’attachaient déjà à cette ville avant 1945 et aux rapports amicaux qu’il y avait eus avec l’écrivain, journaliste et critique d’art suisse Paul Budry, l’écrivain Charles-Albert Cingria et le peintre René Auberjonois.

Aloïs Wey, Sans titre, entre 1977 et 1978 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Si cette décision a pu surprendre les membres de la Compagnie de l’Art Brut, alors basée à Paris, Jean Dubuffet leur rappela ‘qu’il ne semblait pas que les autorités de l’église culturelle française, et encore moins les pouvoirs publics, aient porté beaucoup d’intérêt à notre activité, et un témoignage en a été donné lorsqu’en 1968, après l’exposition de nos collections faite en 1967 au Musée des Arts décoratifs, notre demande de reconnaissance d’utilité publique fut refusée par le Conseil Municipal de Paris.’ Et il ne manqua pas de souligner ‘que la Ville de Lausanne fut, en 1945, le point de départ de nos recherches et le noyau des collaborations bénévoles qui firent dans la suite boule de neige, et grâce auxquelles se constituèrent nos collections. Il est à noter aussi qu’une importante part de celles-ci (Wölfli, Heinrich Anton Müller, Aloïse, le Prisonnier de Bâle, le Cabinet du Professeur Ladame et d’autres) nous viennent de Suisse; nous ressentons un sentiment de légitime restitution en les y ramenant.’

Hans Krüsi, Sans titre, 1982 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Toujours selon le souhait de Dubuffet, l’historien de l’art lausannois Michel Thévoz, dont il était devenu proche, fut nommé officiellement conservateur responsable de la Collection en 1975. Le transport des œuvres de Paris à Lausanne eut lieu en septembre de la même année, et le château de Beaulieu, édifice patrimonial datant du 18e siècle et propriété de la municipalité, fut choisi comme site d’accueil.

Angelo Meani, Sans titre, entre 1950 et 1977 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Le musée ouvrit ses portes le 26 février 1976, et depuis il n’a cessé d’acquérir, de conserver, d’étudier et de présenter ces productions étrangères à toutes formes de conditionnement culturel qui interrogent et bousculent nos certitudes.

Martial Richoz, Sans titre, entre 1980 et 1986 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Un an après son inauguration, Jean Dubuffet écrivait: ‘Maintenant et depuis février 1976, la Collection y est ouverte au public en permanence. Il y a lieu de mentionner que l’accueil de celui-ci est chaleureux: douze mille visiteurs dans les sept premiers mois.’ Ces chiffres traduisaient l’intérêt manifeste suscité par cette toute nouvelle institution muséale. En 1976, la Collection de l’Art Brut comptait un peu plus de 5.000 œuvres; elle en possède aujourd’hui plus de 70.000 et attire près de 40.000 visiteuses et visiteurs chaque année.

Aloïse Corbaz, Sans titre (Enlèvement d’une mariée de Gaule et Cléopâtre et Ruflio), entre 1946 et 1947 © Collection de l’Art Brut. Photo: Atelier de numérisation – Ville de Lausanne


2026: 50 ans de la Collection de l’Art Brut à Lausanne
Avenue des Bergières 11
CH – 1004 Lausanne
Du 28 février au 27 septembre 2026
Du mardi au dimanche de 11 à 18h
Entrée gratuite le premier samedi du mois
Ouvert tous les jours en juillet et août
art.brut@lausanne.ch
www.artbrut.ch


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