À la recherche du bonheur: hommage à Jean-Jacques Sempé


Sempé @ Martine Gossieaux et l’éditeur

Le dessinateur Jean-Jacques Sempé, décédé il y a quelques jours aurait fêté son 90e anniversaire ce mercredi 17 août. On ne manquera pas de célébrer son oeuvre, faite de dessins drôles et tristes à la fois, qui racontent la petitesse de l’homme, autant vis-à-vis de ses semblables que de son environnement; ses conflits intérieurs et extérieurs qui pourrissent les rapports avec ses congénères humains; ses ambitions ridicules, ses mécomptes et dissentiments, etc. Et toutes ces complications malgré les honneurs et le succès qui comblent le dessinateur. Le mot fragilité dit bien tout cela à la fois. Restera toujours quelque chose de l’enfant maltraité, du gamin bègue, de la misère affective de l’adolescent, de l’absence de perspective du jeune homme qui entre avec crainte et ennui dans la vie. « Il m’est arrivé de devenir, par moment, raisonnable, mais jamais adulte » avait-il dit. 

image 2. Sempé © Martine Gossieaux et l’éditeur

Après des années de galère et de petits boulots aussi brefs qu’incertains, et après des premiers dessins pas terribles (selon l’auteur lui-même), en 1954 le hasard lui fait rencontrer René Goscinny. Ils se lient d’amitié. Ils publieront bientôt Le Petit Nicolas, qui raconte la gazette journalière du gamin avec ses copains, et qui connaîtra un succès éditorial phénoménal. Ceci ouvre au dessinateur les portes d’un tout autre monde, celui des people parisiens, alors les rois du monde, et donc des média. Après une quarantaine d’albums et autant de succès, l’ultime consécration arrive en 1978, avec la première de presque deux cents couvertures dessinées pour The New Yorker.

Sempé, dessin pour la couverture de The New Yorker, 2006 © Martine Gossieaux et The New Yorker

Et pourtant, derrière la réussite sociale, Sempé souffrira toute sa vie d’un malentendu. Rendu célèbre pour le contenu de ses images, il est d’abord un dessinateur, qui dessine pour fuir ses propres scénarios de vie. Sempé n’est jamais plus heureux que quand il échafaude des images apparemment sans la moindre histoire, qui s’évadent du monde verbal et ne déclenchent aucun besoin de discours. Par exemple, son amour de la bicyclette et du jazz qui remontent aux rares moments de liberté et de bonheur fugitifs de sa petite enfance. Cela ne s’est pas fait d’un coup de crayon, car même si les prémices étaient présents dès le début, ils restaient mélangés, voire occultés par les sujets du récit.

Sempé © Martine Gossieaux et l’éditeur
Sempé © Martine Gossieaux et l’éditeur

Dans ces images, Sempé se dissout dans le bonheur voluptueux du dessin. Rien ne s’y passe, sinon un plaisir, indicible, celui de ne rien faire, de respirer la magie fugace de l’instant, d’entendre le ravissement de la béatitude, de se livrer en toute innocence aux cinq sens sans même s’en rendre compte. La main, tout en harmonie avec le regard, trace des lignes flottantes, et des points comme autant de graines emportées par le vent. Le pinceau caresse la feuille blanche du papier, et jouit de la légèreté de l’aquarelle qui se condense comme les vagues qui s’enroulent, toujours renouvelées, lumineuses et en nuances colorées, aussi insouciantes que l’embrun, ou que les nuages en suspens dans le ciel. Le fameux sujet individuel construit par des millénaires de philosophie occidentale s’y liquéfie en dissolution heureuse. Jouissance du dessin chez Sempé, quand il invente des scénarios qui deviennent des particules impersonnelles, des grésillements rumeurs du monde. Jean-Jacques Sempé y touche au bonheur.

Sempé © Martine Gossieaux et l’éditeur


4 réponses à “À la recherche du bonheur: hommage à Jean-Jacques Sempé”

  1. Bonjour Vincent, merci pour l’article et pour l’évasion que tu nous offre dans le monde enchanteur de Sempé. Bonne journée. Bien à toi. Marc.

  2. Hello Vincent,
    Ces moments d’oubli où l’humain est à sa juste grandeur. Très belle aussi la description de la mer ;0)
    Francis

  3. Se sentir si petit et donner à voir et à ressentir l’immensité inaccessible du monde est le signe paradoxal d’une enviable grandeur d’âme!

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