Albert Dubout, à votre santé!


L’abondance caractérise l’œuvre du dessinateur Albert Dubout (1905-1976), alors qu’à la même époque le grand art muséal tend vers la réduction et l’expulsion de ce qui ne relève pas des fondamentaux du médium. Si Dubout s’inscrit ainsi à contre-courant du politiquement correct du moment, peut-être est-ce parce qu’il se situe du côté de la vraie vie, de ce torrent de contradictions et de trivialités qui forment le tissu de nos existences?

Albert Dubout, Jour de l’homme, 1966 © Indivision Dubout


Dès 15 ans, le précoce petit Albert publie ses premiers dessins de presse: il en produira pas loin de 5.000. L’auteur y apprend l’efficacité narrative, et que s’adresser au grand public ne signifie pas forcément verser dans la médiocrité. En effet, les meilleurs créateurs savent qu’aborder une histoire avec le sourire peut être un excellent moyen de faire réfléchir. Le foisonnement se décline par la publication de 119 albums, couvertures et participations; dont 67 ouvrages littéraires qui comptent, parmi lesquels l’Histoire de France, ou bien la saga de Bérurier par Frédéric Dard. En contraste, on y trouve aussi les meilleures pièces du grand Molière, ou le Candide de Voltaire par exemple, sans compter Marcel Pagnol, François Villon, Edmond Rostand, de crues chansons de corps de garde…. Dubout ne rechigne devant rien, aucun genre ni catégorie, dès lors que la comédie humaine s’y déroule. L’artiste signe en outre 86 affiches commerciales, ainsi que 77 tableaux peints à l’huile. Deux films et trois dessins animés sont encore à ajouter à son actif, sans compter les vitrines animées pour les grands magasins. Dubout touche à tout, littéralement, avec profusion.

Albert Dubout, Le Visage de la femme © Indivision Dubout

Chacun parmi ces milliers de dessins se construit le plus souvent à partir d’une foule de personnages anonymes. Qu’y a-t-il de plus personnel et de plus intime qu’aimer l’autre longuement, discrètement, sans tabou? Toutefois, Dubout fait de ces filles adeptes de Sappho un amas grouillant d’asticots. Rien de scabreux pourtant, car ces généreuses rondeurs masquent toute allusion explicitement sexuelle. Le monde de Dubout aurait ainsi une dimension pré-personnelle, pré-sexuelle, ce qui explique pourquoi l’artiste n’a jamais réalisé de portraits « réalistes » durant sa longue carrière.

Albert Dubout, Et comme ça ? Vous le voyez ? © Indivision Dubout

Cet anonymat reflète une situation plus globale où l’individu n’a de valeur que exemplative. Dubout ne dessine que des types, des clichés, même — peut-être surtout — lorsqu’il prend prétexte du portrait photographique. Et, ce ne peut être un hasard, il y a des centaines d’images sur ce thème. En principe, la photo garantit l’individualité la plus visible, au point qu’elle figure en première place sur nos cartes d’identité et passeports. C’est bien pour cela que Dubout la choisit, afin de lui donner un tout autre sens. Ce petit bonhomme dont on tire le portrait existe moins pour lui-même que du fait qu’il caricature le petit quidam au service de sa grognasse tyrannique. Via ce portrait, Dubout révèle-t-il un fonctionnement caractéristique parmi certains couples, ce que la sagesse populaire sait depuis longtemps? N’en déplaise à #MeToo, tous les mâles blancs ne seraient pas des violeurs potentiels qui n’attendent que l’occasion pour passer à l’acte!

Albert Dubout, Thé en famille © Indivision Dubout
Albert Dubout, Ce n’est pas un disque de Tino Rossi… © Indivision Dubout

Bien au-delà de ces histoires de couple, le combat social et relationnel anime l’œuvre de bout en bout. Ce dessin montre une scène de bistrot jusque-là paisible… mais qui se transforme en carnage, malgré le juke-box et ses chansons suaves et consensuelles. Il suffit d’un rien pour que les protagonistes deviennent une horde de tueurs sanguinaires aveuglés par leurs instincts meurtriers, que d’habitude le social réprime. Fi des conventions, la bête se réveille, et décharge ses pulsions meurtrières.

Albert Dubout, Le Bourgeois gentilhomme, 1935 © Indivision Dubout

Si toutes les images de Dubout recèlent un tel potentiel de violence, elles sont nombreuses à ne pas la visualiser de manière explicite. Cette illustration du Bourgeois gentilhomme le montre bien: voici un agréable banquet privé, qui est une tentative de séduction par un vieil idiot tentant de gagner les faveurs d’une jeune et jolie femme. Rien n’est trop beau ni trop cher. La saynète baigne dans le luxe et la volupté. Mais, aveuglé par le désir, Monsieur Jourdain ne voit pas la manipulation ourdie par Dorante, affalé dans ses falbalas et dentelles autant que dans ses belles manières et son trop beau langage pareil à son plumage. La violence relationnelle s’y trouve, mais dissimulée sous son contraire. Dans les dessins de Dubout, le piège cruel se déguise souvent en la douceur la plus amène.

Le plus intéressant, toutefois, se situe en arrière-plan, où un orchestre tente de créer l’ambiance musicale propice à l’entreprise du grotesque. Toute la partition se détraque dès le second violoniste, dont l’archet pénètre la gorge de son voisin. Un autre enlève la perruque de son confrère, tandis que d’autres encore perdent leur instrument, effrayés par les caprices d’une ancêtre de la Castafiore. Ce petit monde en uniforme, parfaitement rangé comme des soldats à la parade, se démanche. Voilà qui explique les bricolages et les réparations de bouts de ficelle si souvent présents dans ces images. Un tel ensemble est emblématique car il décrit le décalage entre la tyrannie des apparences sociales et policées, lorsqu’elles se confrontent à la réalité du vivant, grouillant, chaotique, imprévisible, hasardeux et violent… désharmonieux.

Albert Dubout, Mythologie – Je vous unis pour le meilleur et pour le Pirée ! © Indivision Dubout


Une certaine logique exigerait que le métier de Dubout soit redondant avec ces contenus. Or, le dessinateur fait exactement l’inverse: au plus ses images sèment la pagaille, au plus le dessin se fait net et précis. On sait que Dubout ne travaillait que sous la loupe, avec une plume en acier spécial, particulièrement dur et tranchant, comme un scalpel. Il opérait avec la précision du chirurgien. En contraste, son graphisme distribue ça et là de grandes surfaces unies, calmes, toutes noires, ou toutes blanches. Une œuvre de Dubout se perçoit ainsi d’une manière proche et nuancée, là où grouillent les détails; et aussi d’une manière globale et distante, là où l’immaculé s’oppose aux ténèbres. Ils sont ensemble, sans se marier.

Il n’est pas indifférent que ce type de dessin fasse référence explicite à la peinture de la Grèce antique, et plus précisément aux Figures rouges peintes sur céramique à Athènes, vers l’an 500 avant notre ère. Car en racontant ses histoires contemporaines et comiques par le petit bout de la lorgnette, Dubout rejoint la mythologie, l’histoire millénaire des hommes et de leurs relations avec leurs semblables, et pas seulement leurs femmes. « Les gens pensent que je fais du rigolo, à ma mort, ils comprendront que je fais du sérieux, je suis destiné à la postérité. »

Albert Dubout, Le Misanthrope, 1954 © Indivision Dubout

Albert Dubout, le fou dessinant
Huberty & Breyne Gallery
Place du Châtelain 33, 1050 Ixelles
Du 13 janvier au 18 février 2023
Du mardi au samedi de 11 à 18 heures
http://www.hubertybreyne.com

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