Billet réalisé à partir du dossier de presse
Dans son traité De Pictura, rédigé en 1435, Alberti assigne aux peintres de son époque la mission de rechercher le beau, qui à ses yeux repose largement sur un idéal d’élégante harmonie, régi par des lois mathématiques. Toutefois, à partir du dernier quart du 15e siècle, les artistes accordent une attention croissante à ce qui s’oppose à la beauté: la laideur.
À la Renaissance, la représentation de la beauté et de la laideur a été influencée par l’Antiquité, comme en témoignent les quelques exemples marquants dès l’entrée de cette exposition. Les artistes du 15e siècle sont restés largement tributaires de la conception que se faisaient les Anciens de la beauté idéale, entendue comme association harmonieuse des parties au tout.


L’art du portrait est sans doute celui qui révèle le mieux la manière dont la beauté et la laideur ont été interprétées et représentées à cette époque. L’influence de l’Antiquité est patente dans les portraits réalistes de la première Renaissance, inspirés des figures de profil qui apparaissaient sur les monnaies et les médailles antiques: les personnages ne sont guère embellis, leurs défauts ne sont pas gommés. La beauté idéale, quant à elle, est le plus souvent figurée et déclinée au féminin: en témoignent les nombreux portraits de belles dames à l’allure un peu figée. Dès la fin du 15e siècle, à l’imitation de l’art flamand, se répand une représentation de trois-quarts, qui permet une meilleure définition de la physionomie du personnage, davantage de précision psychologique et aussi une posture moins statique. En résulte une nouvelle représentation de la beauté et de la laideur, qui gagne en complexité et en singularité.

Les artistes de la Renaissance se sont également inspirés de sujets réellement existants, qui par leur apparence extra-ordinaire ont été perçus comme des modèles artistiquement idéalisables. Tel est le cas de la très belle Simonetta Vespucci. La belle dame a plus particulièrement inspiré Botticelli dans de nombreuses œuvres, dont la célèbre Naissance de Vénus, exposée aux Offices à Florence; sa beauté a aussi été chantée par des poètes. En revanche, le nain Morgante a représenté un certain modèle de laideur, tout comme Madeleine Gonzáles, qui avait hérité de son père Pedro d’une grande pilosité, l’hypertrichose. Ceux qui en étaient affectés étaient à l’époque considérés comme des monstres. Ces figures son devenues de véritables archétypes.

Certains artistes de cette époque réalisent déjà, à la main, des retouches dignes de Photoshop. Ainsi, l’exposition montre deux portraits de Charles-Quint, l’un ‘réaliste’, qui montre la difformité de la bouche qu’il ne pouvait fermer, l’autre qui idéalise le monarque. Autre exemple: dans une lettre, Giulia Gonzaga affirme que le portrait de Titien la rend plus belle qu’elle ne l’a jamais été. L’exposition le confirme en présentant côte-à-côte une version proche de la réalité, et la version ‘améliorée’ du Titien.

L’artifice est une technique qui joue un rôle particulièrement important au cours du 16e siècle, car elle permet non seulement de faire paraître naturelle une figure difficile à représenter, mais aussi d’en créer une plus parfaite. Par ce moyen, l’art peut corriger les défauts de la nature mais il peut inversement la déformer, jusqu’a la rendre monstrueuse. De l’artifice relève également une pratique sociale, qui s’est largement répandue à l’époque: l’art cosmétique, censé masquer les défauts générés par la nature ou les maladies.

La réflexion sur la beauté, et implicitement sur la laideur, se traduit aussi au cours du 16e siècle par la publication et une large diffusion de traités et de livres contenant des recettes de beauté. Les traités exposent les critères qui déterminent le paraître idéal de la femme réelle: elle doit avoir la peau particulièrement blanche, une riche chevelure blonde, les yeux foncés, des joues roses et des lèvres rouges, un petit nez, des sourcils fins et arqués, le front grand et haut, les membres bien proportionnés. Les livres des recettes, quant à eux, révèlent les secrets pour masquer les imperfections grâce à la cosmétique: tout comme l’art, le maquillage vise à perfectionner la nature. Mais en raison des produits nocifs utilisés dans certaine préparations — plomb, arsenic, mercure, parmi les plus connus — on obtenait souvent l’effet inverse.

Comme il est impossible de trouver dans la nature, vouée à la variété, un modèle de beauté toujours identique et idéal, l’art du maniérisme s’affranchit de sa stricte imitation. Un changement majeur s’opère: l’artiste se sent davantage autorisé à créer des formes toujours nouvelles. Les normes sont désormais perçues comme peu fiables et peuvent donc être transgressées. Léonard de Vinci et Albrecht Dürer, dès le dernier quart du 15e siècle, sont les premiers à s’en détourner au profit d’une création plus libre; la déformation n’est pas exclue, comme en témoignent les célèbres teste caricate de Vinci. La laideur acquiert ainsi une nouvelle légitimité en Italie, puis en Europe du Nord. Ces corps et ces visages, qui défigurent le ‘normal’, manifestent que le but de l’art a changé: toute figure, même laide ou monstrueuse, dès lors qu’elle est bien imitée, a pour vocation de susciter du plaisir. Ainsi naît la belle laideur.

Au cours du 16e siècle, la laideur, notamment du fait de son caractère protéiforme, jouera un rôle toujours plus important dans l’art italien et de l’Europe du Nord, plus particulièrement flamand. Corps disproportionnés, dislocations, déformations, hybridations: ces singularités, qui ont un impact non moins intellectuel que visuel, sont autant de sources d’inspiration pour les artistes, leur permettant de créer de captivantes figures de la laideur. Des figures marquées par une forte connotation sociale et morale, que différentes sections de l’exposition cherchent à mettre en lumière.

Il était plus aisé pour les artistes de déformer la physionomie des personnes marginales, considérées comme socialement inférieures — les vilains, les fous, les vicieux, les méchants — et souvent, les artistes cherchaient à se moquer d’elles, provoquant un rire de supériorité. La citation de Platon trouve toute sa place ici: ‘La vertu semble donc être une santé, une beauté, un bien-être de l’âme; et le vice, une maladie, une laideur et une faiblesse.’ Cette citation peut se compléter par celle d’Érasme: ‘Voyez avec quelle prévoyance la nature, mère du genre humain, a veillé à répandre partout une pincée de folie. Et afin que la vie des hommes ne fût pas entièrement triste et amère, elle a mêlé en eux davantage de passions que de raison.’

À la Renaissance, l’association du beau au laid se traduit de façon exemplaire dans le genre pictural des ‘couples inégaux’: la bellezza et la bruttezza représentées ensemble dans une même œuvre. Ce thème clôt symboliquement l’exposition. Au terme du parcours apparaissent des couples dépareillés de la mythologie antique, qui ont particulièrement inspiré les artistes de la Renaissance; les accompagnent des couples profanes de l’art italien, pris dans des jeux de séduction, et des couples d’Europe du Nord, dont le rapport se fonde davantage sur l’aspect pécuniaire et moralisateur.

À la fin du 16e siècle, on en viendra à privilégier les fortes oppositions, par exemple l’accouplement de figures antithétiques: une jeune et belle femme côtoyant un vilain vieillard ou un beau jeune homme courtisant un laideron. Ces couples confirment et nous dévoilent, encore une fois, que la beauté et la laideur se renforcent l’une l’autre.
Zoë Gray, directrice des expositions à Bozar, conclut: ‘Cette exposition rassemble des chefs-d’œuvre de la Renaissance qui voyagent très rarement. Il faut remercier — entre autres — les Musées du Vatican, la Galerie des Offices à Florence, le Museo Nazionale Romano de Rome, le Musée du Louvre, la National Gallery de Washington et les nombreuses institutions et collections privées, pour le prêt exceptionnel de quelques-uns de leurs trésors. L’occasion est rarissime. Et même si ces œuvres sont vieilles de plusieurs siècles, elles posent une question très actuelle: qu’est-ce qui est considéré comme beau? Et pourquoi?’

Bellezza e Bruttezza, Beauté et Laideur à la Renaissance
Bozar – Palais des Beaux-Arts de Bruxelles
Rue Ravenstein, 23 – 1000 Bruxelles
Du 20 février au 14 juin 2026
Du mardi au dimanche de 10 à 18 heures
Nocturne le jeudi jusqu’à 21 heures
Fermé le lundi
https://www.bozar.be
2 réponses à “Bellezza e Bruttezza, Beauté et Laideur à la Renaissance”
Merci Vincent pour tes explications qui me font encore mieux comprendre et apprécier cette très belle exposition!
Merci Vincent pour tes commentaires, ce qui m’incite à aller voir cette exposition 😊