Benjamin Sportès, Sketches of Loss


L’actuelle exposition de Benjamin Sportès aux cimaises de la galerie alternative Urochrome rassemble des dessins qui se trouvent sur le site de l’auteur, à la rubrique Art, au sous-ensemble intitulé Scratches — que l’on peut traduire par Griffonnages ou Gribouillis. Cette mise en ordre d’une longue pratique du dessin éclaire les processus transitoires qui se réinventent en d’autres apparences, sous le prétexte de nouveaux projets. 

Dessin signalant l’ensemble intitulé Scratches, sur le site de l’auteur © Benjamin Sportès

Sur le site, le dessin d’entrée à Scratches donne le ton. Un énergumène hirsute — est-ce un humain ou un animal? — devant un crâne chauve posé sur le sol éructe le fameux monologue de la pièce de théâtre homonyme prononcé par Hamlet: ‘To be, or not to be, that is the question’. Il n’y a pas de réponse, mais un dilemme existentiel se pose. 

Extrait de Scratches © Benjamin Sportès

Le parcours de Benjamin Sportès semble balisé de choix parfois douloureux. À 18 ans, et pour une période de cinq ans, lorsque son père l’envoie étudier l’art de la peinture à Londres, le lieu qui génère l’art du futur. Le jeune homme se trouve confrontés aux accents écossais, irlandais, gallois, et cockney londonien. ‘Je ne capte qu’un tiers des conversations, adieu les potes, je découvre la vie en solitaire et mes amis musiciens me manquent terriblement. Mais le choc musical est puissant.’ Voilà peut-être pourquoi les images de Benjamin Sportès sont le plus souvent dénuées de tout langage verbal, tout en suggérant l’abondance de cris, de bruits et de tintamarres. Deviendra-t-il musicien ou dessinateur? Les deux, car l’artiste remplace le ‘ou’ qui sépare les options par le ‘et’ qui les connecte. Il ne tranchera pas.

Photographie introduisant la rubrique Futuro Pelo sur le site © Benjamin Sportès

Toujours sur le site, l’image qui introduit Futuro Pelo, le dernier projet musical en date, montre l’étrange connexion entre un peintre dans son atelier, l’air grave, vêtu de noir et de blanc dans un environnement bariolé, sans un poil sur le caillou. On devine la provocation, puisqu’il s’agit de déguisements que les musiciens porteront à la scène lors d’un prochain concert. Pour l’anecdote, on dit que Magritte peignait en costume et cravate, très sérieusement, sur un chevalet disposé au centre de son salon sans que jamais la moindre tache de peinture ne macule le sol.

Extrait de Scratches © Benjamin Sportès

Ces dessins, autant que les performances musicales, se présentent comme un spectacle destiné à subjuguer les spectateurs. L’assistance sait que tout est vrai, en direct, sans capacité de tricher via des montages et des retouches effectuées a posteriori par des machines. Le cirque met en scène des corps de chair et d’os, des corps pareils à ceux du public du parterre et de la galerie, mais entraînés à réaliser les choses les plus difficiles tout en donnant l’impression que c’est facile. 

Extrait de Scratches © Benjamin Sportès

Soupçonne-t-on la violence que cela requiert? Car contraindre un éléphant à danser ou réussir un numéro de jonglerie, il s’agit toujours de travailler à contre-nature même si on est une otarie ou un humain. Il n’y a pas que le dresseur de fauves qui asservit la sauvagerie. Ingres, parmi les plus classiques et virtuoses dessinateurs de tous les temps, aimait à dire: ‘Le dessin est la probité de l’art. Le dessin comprend tout excepté la teinte. C’est l’expression, la forme intérieure, le plan, le modelé. La ligne c’est le dessin, c’est tout.’ Plus près de nous c’est aussi la façon dont Hergé conçoit la ligne claire. 

Extrait de Scratches © Benjamin Sportès

À la fin de Au Pays de l’or noir, les Dupondt avalent par méprise un produit dont l’effet est de mettre leur cheveux en pétard. Hergé s’amuse de cette trouvaille, et dessine des toisons toujours plus longues, de toutes les couleurs, des cascades de poils impossibles à maîtriser. On retrouve les policiers à l’hôpital où leurs cheveux sont devenus des épines de porc-épic. Ce détraquement de la ligne claire malade est le signe d’un retour aux énergies animales indomptées, brutales et insoumises. La mauvaise herbe explose ce dessin habituellement policé. 

Extrait de Scratches © Benjamin Sportès

Ces bourgeonnements perpétuels abondent comme le chiendent. Ils distinguent ces dessins et semblent incontrôlables car ils figurent l’énergie vitale en mouvement, chez les humains, les machines, les animaux. Privés de la focalisation et la stabilité — que l’art classique prône comme valeur depuis des siècles — ces organismes se succèdent dans le désordre et rien ne semble pouvoir freiner ces flux aussi inarrêtables que la lave qui s’écoule d’un volcan. Souvent on voit la page de gauche qui déborde sur la page de droite, et pourrait ainsi s’étendre jusqu’à devenir l’équivalent de la tapisserie de Bayeux, ou d’un film expérimental de Norman McLaren dans les années 1950. Cette exubérance amplifie l’espace, génère des bras et des jambes écartés qui prolifèrent comme des stolons, des corps en mouvement qui envahissent tout l’espace disponible de l’image. 

Nulle ligne claire ici qui encadre et maîtrise: Benjamin Sportès ne choisit pas la meilleure des lignes, parce qu’il n’y en a pas. Autant valoriser un seul parmi les centaines de crins d’une crinière. Ce dessin mime les brins d’herbe d’une pelouse jamais tondue, ou les flammes d’un feu: le dessinateur suggère des jaillissements sans retouche dans l’indifférencié des gribouilles et du griffonnage. 

Benjamin Sportès, Web Front Flyer de l’exposition Scratches © Benjamin Sportès

En intitulant son expo bruxelloise Sketches of Loss (Croquis de perte, littéralement), Benjamin Sportès se voit comme un cavalier qui déleste sa monture en jetant sa cargaison par-dessus bord. L’image est rare car elle montre une action suspendue. Mais peu importe, ces organismes indéfinis vont bien vite proliférer, croître et multiplier jusqu’à envahir les espaces vierges des pages de croquis qui les attendent comme autant de conquêtes de l’Ouest.

Benjamin Sportès, Sketches of Loss, affiche de l’exposition © Benjamin Sportès

Benjamin Sportès, Sketches of Loss
Urochrome, rue Grétry 2, 1000 Bruxelles
Du 10 janvier au 14 février 2026
Du lundi au vendredi de 10 à 16 heures
https://www.benjaminsportes.com/
Noirjaunepisse@gmail.com

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2 réponses à “Benjamin Sportès, Sketches of Loss”

  1. On n’ose parfois pas dessiner des « scriboutchis », mais pourquoi pas? Ne pas penser qu’on obtiendra le même résultat que l’artiste… Juste laisser courir le crayon ou la plume sur le papier…
    Merci Vincent ;0)

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