
Dans La Pierre de Lune, imaginée par Peyo en 1956, Pirlouit enfourche un balai chez l’enchanteur Homnibus et, surpris, s’envole en hurlant ‘Je… je vole!’. L’objet ménager s’est transformé en instrument magique comme celui les sorcières un soir de sabbat. Hélas, Johan et Homnibus, absorbés par leurs lectures, restent aveugles à cet exploit. Le récit se clôt par une nouvelle tentative de Pirlouit qui rêve de s’envoyer en l’air devant ses amis… essai qui tourne à l’échec.
Trois constats s’imposent. D’abord que le désir de voler est une des grattouilles parmi les plus puissantes qui chipotent l’humanité, probablement depuis ses débuts, comme en témoignent les innombrables mythes et légendes issus de toutes parts et qui mettent ce dessein en scène, et comme le prouvent les milliers d’objets techniques volants, toujours plus performants, imaginés depuis des siècles. Ensuite, l’aventure si belle soit-elle se termine plutôt mal, avec Pirlouit qui s’écrase la fraise contre le mur. Ceci confirme le proverbe qui dit que plus on s’élève, plus dure sera la chute. Enfin, répéter un miracle tient de l’impossible, autant gagner au Lotto.

Chez les humains, le désir aérien s’interprète souvent de manière positive, parce qu’il concrétise l’arrachement aux pesanteurs terrestres, et par analogie à toute forme de gravité, à la matérialité, aux entraves des rêves de liberté, d’indépendance, de libre arbitre. Voler s’associe au monde idéal, comme le montrent les anges, si proches de Dieu. Dans la Rome antique, les grandes décisions se prenaient après que les devins eurent cherché les présages, bons ou mauvais, à travers le vol ou les entrailles des oiseaux. De là l’expression ‘oiseau de mauvaise augure’.
Voler peut donc être à la fois la meilleure et la pire des choses, et la simple utilisation métaphorique des noms d’oiseaux montre bien les dimensions contradictoires qu’on accorde aux volatiles. Le plus souvent l’intention est négative, car il n’est guère drôle de s’entendre traité de tête de linotte ou de triple buse, encore moins d’être le dindon de la farce, ou être considéré comme un canard boiteux, ou fier comme un paon. N’oublions pas les mots manchot, vautour, béjaune, butor, rapace. Faire l’autruche n’est pas un compliment. Certaines de nos compagnes sont bavardes comme des pies, sans nécessairement être des oies blanches. Les filles de petite vertu se font parfois traiter de ‘poules’, et les prostituées de ‘grue’. Du côté positif, on trouve des expressions nettement moins nombreuses ‘oiseau rare’, ‘être un aigle’ et ‘gai comme un pinson’.

Le mythe d’Icare est aussi à double lecture, positive quant à son ingéniosité pour s’arracher du labyrinthe où sont emprisonnés les jeunes gens et les jeunes filles offerts à la voracité du Minotaure; négative quand Icare, ambitieux jusqu’à la démesure, ignore la sagesse des avertissements, et en meurt en tombant des nues. Si l’ambiguïté du mythe d’Icare en appelle à la libération et au soleil, le monde aérien peut aussi virer à son opposé, et devenir le monde des ténèbres. L’enfer est peuplé d’anges déchus qui se sont brûlé les ailes.

Ainsi les oiseaux de malheur, nommés de la sorte suite à leurs présences nocturnes, la couleur de leur plumage, leurs cris lugubres, leurs habitudes charognardes, toutes caractéristiques qui les lient au monde de la mort. Le Champ de blé aux corbeaux de Vincent Van Gogh en est l’exemple le plus illustre. Les Oiseaux de Alfred Hitchcock transforme les volatiles les plus familiers en tueurs, et le quotidien des humains en angoisse. Et comme la réalité dépasse souvent la fiction, il n’est pas inutile de rappeler le feu du ciel qui s’est abattu sur Londres, déclenché par les V1 nazis, les premiers missiles de croisière de l’histoire. Voilà qui était peu de chose encore en regard de la première bombe atomique larguée sur Hiroshima le 6 août 1945.

Un exemple plus moderne de la connotation négative qui peut s’associer aux oiseaux se trouve dans un des derniers tableaux de Nicolas de Staël, Les Mouettes, peint peu de temps avant son suicide en 1955. Elles planent en suspension dans un espace indéfini comme celui des satellites en apesanteur, exactement là où le peintre souhaitait amener son art réalisé avec des moyens de plus en plus éthérés. De désespoir d’y parvenir, Nicolas de Staël grimpe au point le plus haut des murailles de sa propriété, et se jette dans le vide.
SOS d’un Terrien en Détresse, l’immense succès populaire qui ne se dément pas puisque constamment repris par de nouveaux interprètes, est chanté pour la première fois par Daniel Balavoine en 1979. Les paroles de Luc Plamondon évoquent le mal-être d’une personne attirée vers le haut, mais mal dans sa peau. Ah, si elle était un oiseau! Il est à noter que la musique de Michel Berger se compose sur deux octaves et demie pour exploiter pleinement la tessiture haut perchée de la voix de Daniel Balavoine. Le hasard étant parfois cruel, le chanteur mourra dans un accident d’hélicoptère alors qu’il effectuait une mission humanitaire en Afrique.

Romulus, le faucon de Pirlouit dans Le Sire de Montrésor, est d’abord présenté comme étant un chef d’oeuvre d’incompétence. Végétarien ‘qui doit avoir eu un lapin parmi ses ancêtres’, il ridiculise son maître dans toute la première partie du récit. Tout change lorsque Pirlouit, sur le point d’être exécuté au sommet d’une tour, ne doit son salut qu’à l’intervention de son rapace. Si l’envergure de Romulus ne lui permet pas d’emporter Pirlouit avec l’aisance d’un cheval ailé, il sauve néanmoins la vie du lutin en l’empêchant de s’écraser au sol. Il lui sert de parachute. Nul Pégase ici: la perfection du vol devient un pis-aller, une solution de secours honteuse, une chute ralentie, amortie enfin. Mais tout est bien qui finit bien.

La séquence rappelle Le Temple du Soleil, où Hergé imagine un condor qui emporte Milou jusque dans son nid. TIntin escalade la falaise — que l’on devine vertigineuse — afin de sauver son chien. Mais le condor rapplique, et Tintin n’a d’autre choix que de s’agripper aux pattes du volatile s’il veut échapper aux coups de bec et aux serres. Le retour dans la vallée s’effectue alors en mode parachute. Le Temple du Soleil est probablement le récit où Hergé a imaginé le plus d’ascensions et de chutes, plus spectaculaires les unes que les autres. Il suffit de se rappeler le wagon qui dévale la rampe à toute allure, et duquel Tintin saute au moment de passer un viaduc. Les kidnappeurs de Zorrino sont précipités dans le vide sous forme de boules de neige, sans oublier la mythique séquence de la chute d’eau derrière laquelle Tintin disparaît… accident qui permet de dénouer l’énigme.
Le récit tout entier est fait de hauts et de bas, les plus contrastés au propre comme au figuré comme l’affirment les Dupondt. Ainsi, par exemple, la dernière partie du scénario où les protagonistes se trouvent dans une grotte, dans une tombe qui se trouve pourtant en un des endroits les plus élevés de la planète. L’obscurité qui y règne se transforme instantanément par la lumière de l’or du trésor Inca. Rien n’est cependant plus significatif que l’éclipse, avec la présence simultanée du jour et de la nuit dans la même image. Ainsi, autant La Pierre de Lune que
Le Temple du Soleil seraient à lire comme des récits qui évoquent la condition humaine, et dont les oiseaux ne seraient qu’un aspect.
L’oiseau, intermédiaire entre le ciel et la terre. Arrivant au terme obligé de cette rêverie, Il serait dommage de ne pas citer Gaston Bachelard dans L’air et les songes: ‘Le corps de l’oiseau est fait de l’air qui l’entoure, sa vie est faite du mouvement qui l’emporte’. Et ce mot de Jacques Deval: ‘Dieu aima les oiseaux et inventa les arbres. L’homme aima les oiseaux et inventa les cages’.

2 réponses à “Drôles d’oiseaux!”
MAGNIFIQUE ! MERCI VINVENT 8
DANIEL
Ces rapprochements audacieux nous font voir la lecture de BD tout à fait autrement, Bravo Vincent,
Francis