Gerhard Richter, rétrospective


Gerhard Richter est né en 1932 à Dresde, dans l’Allemagne bientôt hitlérienne, qui deviendra ensuite la RDA, c’est-à-dire l’Allemagne de l’Est sous le joug des Soviets. Fuyant la dictature qui impose le Réalisme socialiste soviétique, il fait défection au moment de l’érection du Mur de Berlin en 1961, afin de rejoindre l’Occident ‘libre’. Il y découvre avec effarement que les artistes tirent peu profit de leur immense liberté artistique.

Gerhard Richter, Rosen, 1994 © Gerhard Richter / Collection particulière

Selon Gerhard Richter, la préoccupation première de ses collègues occidentaux serait de se trouver une recette, de la promouvoir, pour ensuite s’y enfermer en cas de succès. Gerhard Richter en prend le contre-pied car, pense-t-il, malgré ses avantages, l’ornière du style est la mort de la liberté. Voilà pourquoi il change si souvent de manière, parfois du jour au lendemain, sans raison sinon la crainte d’une anesthésie de la création. C’est pourquoi son œuvre s’étend indifféremment de la représentation la plus fidèle aux abstractions les plus hasardeuses, passant par les nuanciers tout en couleurs, les monochromes gris, des images les plus personnelles, voire intimes, heureuses, jusqu’aux douloureux souvenirs de la guerre, et des objets, l’astronomie, des fleurs, des maîtres anciens, des nus, des paysages, des animaux, etc. Ne pas s’emmurer, c’est la consigne. L’artiste le raconte en une métaphore: ‘J’utilise différents styles comme je le ferais avec des vêtements: c’est ma façon de me déguiser.’

Gerhard Richter, Wald (3), 1990 © Gerhard Richter / Fondation Louis Vuitton, photo: Primae-Louis Bourjac
Gerhard Richter, Kerze, 1982 © Gerhard Richter / Institut d’art contemporain, Villeurbanne/Rhône-Alpes

Gerhard Richter travaille souvent d’après des photographies prises par d’autres photographes, parce que ce type d’image annihile les choix plus ou moins inconscients de l’artiste, ainsi que les modèles hérités de la tradition nourrie de culture. Non seulement la photographie libère des expériences personnelles, mais elle déstabilise une manière personnelle en apportant une variété de points de vue extérieurs. Pour autant, ce matériel de base doit être le plus insignifiant et le moins artistique qui soit. D’où l’intérêt de Gerhard Richter pour les documents banals, sans styles affirmés, comme on en trouve par exemple dans les dictionnaires, les photos documentaires tirées de revues populaires, les vues d’amateurs. Il note: ‘Les photos de villes mortes ainsi que les Alpes m’ont séduit parce que les unes comme les autres étaient des amas de cailloux, de trucs qui ne parlent pas.’ Et encore: ‘La nature ne connaît ni sens, ni clémence, ni pitié, parce qu’elle ignore tout, est totalement dépourvue d’esprit. Elle est notre contraire, totalement inhumaine.’

Gerhard Richter, Seestück (leicht bewölkt), 1969 © Gerhard Richter / Fondation Louis Vuitton, photo: Primae – Louis Bourjac
Gerhard Richter, 4900 Farben, 2007 © Gerhard Richter / Fondation Louis Vuitton, photo: Primae – Louis Bourjac

S’il déteste l’idée de style, préférant l’anonymat de photographies banales, Gerhard Richter utilise volontiers le flou. Parce que cette technique permet de voir ‘beaucoup plus de choses que dans un tableau exécuté avec une extrême netteté. Un paysage peint dans le moindre détail vous force à voir un nombre déterminé d’arbres, clairement différenciés, tandis que dans une toile floue vous pouvez percevoir autant d’arbres que vous voulez. La peinture est plus ouverte.’ En estompant, elle favorise les richesses inventées par l’imagination, lui conférant un côté énigmatique, tant mal voir est souvent mieux voir, ou voir autrement. Ce handicap perceptif léger établit des liens qui seraient impossibles dans la précision de la mise au net.

Gerhard Richter, 9.3.08 Grauwald, 2008 © Gerhard Richter / Fondation Louis Vuitton, photo: Primae-Louis Bourjac
Gerhard Richter, Onkel Rudi, 1965 © Gerhard Richter / Lidice Memorial, République tchèque

Gerhard Richter pratique le dérapage graphique systématique… tout en étant parmi les plus virtuoses des peintres de sa génération. S’il a été formé aux traditions du métier jusqu’au bout des pinceaux, il considère aussi la perfection technique d’un savoir-faire comme une prison, comme une zone de confort que le créateur a pour mission de quitter afin de réaliser des incursions sur des terres inédites. Pour ce faire, comme avec le flou et l’inattendu qu’il apporte, le hasard est un des outils du peintre. ‘Avec le pinceau, vous conservez la maîtrise. Le pinceau est chargé de peinture et vous posez la touche. Avec votre expérience, vous savez très exactement ce qui va se produire. Mais avec le racloir, vous perdez la maîtrise. Pas toute la maîtrise, une partie seulement. Cela dépend de l’angle, de la pression et de la peinture particulière que j’utilise.’ Il faut donc regarder le métier de Gerhard Richter de près, le ‘comment’, car c’est dans ce monde fascinant et en gros plan que cela se passe.

Gerhard Richter, Lilak, 1982 © Gerhard Richter / Fondation Louis Vuitton, photo: Primae-Louis Bourjac

Il y a les outils, les racloirs, racles et raclettes, leurs dimensions, leurs degrés de souplesse ou de rigidité, leurs épaisseurs de lame, etc. La manière de les manipuler, d’assurer des pressions variables à tel ou tel endroit. Les trajets que l’artiste leur imprime, continus ou en saccades, les déviations. Les supports mêmes, les qualités et spécificités précises des toiles, leurs porosités, leurs réactions aux divers pigments qui sont innombrables. Les pigments, plus visqueux ou liquides, la manière dont ils sèchent ou glissent sur tel ou tel type de toile, leurs réactions chimiques, leurs interactions, les façons dont ils réagissent aux mélanges. Chacune de ces combinaisons d’outils, de supports, de pigments et la manière de les utiliser offre des millions de possibilités, avec des millions d’accidents, tout en se passant du prétexte de l’image. Gerhard Richter est attentif à ces imprévus qui inventent. Il ne se prive pas d’en jouer. ‘J’ai besoin du hasard pour avancer, pour éliminer les défauts et mes erreurs de pensée, pour apporter quelque chose qui dérange. Parfois, je suis stupéfait de constater que le hasard est bien meilleur que moi.’ Le peintre allemand rejoint ainsi Honoré de Balzac lorsqu’il affirmait que ‘Le hasard est le plus grand romancier du monde: pour être fécond, il n’y a qu’à l’étudier.’

Gerhard Richter, Hirsch, 1963 © Gerhard Richter / Fondation Louis Vuitton, photo: Primae-Louis Bourjac
Gerhard Richter, Tisch, 1962 © Gerhard Richter / Collection particulière, photo: Jennifer Bornstein

Andy Warhol est né en 1928, et Gerhard Richter en 1932. On perçoit pourtant l’abîme qui les sépare: souvent Warhol établit d’abord un fond coloré informel sur lequel il superpose un sujet — le visage d’une célébrité le plus souvent. Celui-ci devient le point focal de l’œuvre, le sens qui libère la parole, faisant ainsi de la peinture un fond anecdotique. Gerhard Richter fait exactement l’inverse, car il a pour ambition de faire voir la peinture, là où Warhol la masque par une représentation.

Gerhard Richter, Gudrun, 1987 © Gerhard Richter / Fondation Louis Vuitton, photo: Primae – Louis Bourjac
Gerhard Richter, Himalaya, 1968 © Gerhard Richter / Collection Daros

Une autre raison d’apprécier l’œuvre de Gerhard Richter est sa prémonition des possibilités des logiciels à venir, dès les années 1960, alors qu’il en ignorait jusqu’à l’existence future. En découvrant leur premier smartphone, les enfants s’amusent des heures entières à déformer des visages familiers, découvrant sur écran les capacités de la machine et du médium qu’ils manipulent. Gerhard Richter fait de même, à ceci près qu’aux images il ajoute la matérialité de la peinture.

Gerhard Richter, 12.7.2024, 2024 © Gerhard Richter / Collection particulière, photo: Georgios Michaloudis
Gerhard Richter, S.D., 1985 © Gerhard Richter  / Collection particulière

Faut-il s’étonner de l’animosité qu’il porte aux institutions d’enseignement artistique, quand elles confient l’éducation des jeunes générations à des personnes qui, à ses yeux, n’y ont pas leur place? ‘Nous avons plus d’une douzaine d’écoles en Allemagne Fédérale. Elles sont parasitées par les pires artistes allemands qui alimentent leur coterie grâce à un système incestueux et ennuyeux. Ces prétendus artistes, incapables de gagner leur croûte, y sont nommés professeurs, dotés d’ateliers, avec tout le prestige et l’argent que cela implique. Ils ne se contentent pas de cultiver et de répandre la sottise, d’en rabattre les oreilles aux étudiants, ils s’arrangent pour que chaque élève et tout nouveau collègue stagnent en deçà du niveau le plus bas. Ils peuvent ainsi rester eux-mêmes dans leur moisissure confinée sans être mis en danger.’

Gerhard Richter, Venise (escalier), 1985 © Gerhard Richter /  The Art Institute of Chicago
Gerhard Richter, Birkenau, 2014 © Gerhard Richter / Neue Nationalgalerie, Berlin

Parce qu’il travaille le plus sérieusement du monde, mais comme si c’était un jeu, et ne se complaît pas dans les certitudes d’un ordre institué et suscite les inventions du hasard, ce désormais vieillard est ainsi, peut-être, le plus jeune de nos peintres contemporains.

Vue de l’exposition © Photo Marc Domage
Vue de l’exposition © Photo Hubert Becker

Gerhard Richter, rétrospective
Fondation Louis Vuitton
8 avenue du Mahatma Gandhi, 75116 – Paris
Du 17 octobre 2025 au 02 mars 2026
Tous les jours de 10 à 20hrs
Nocturne le vendredi jusqu’à 21h
Fermé le mardi
https://www.fondationlouisvuitton.fr/fr/evenements/exposition-gerhard-richter

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3 réponses à “Gerhard Richter, rétrospective”

  1. Ne pas s’emmurer, c’est la consigne ! Magnifique analyse une fois de plus qui nous accompagne vers Dresde (nous nous rendons à Chemnitz cette semaine), vers Richter et Buren.
    Merci Vincent !

  2. « L’ennui naquit un jour de l’uniforme ôté » disait Pierre Dac. Beau jeu de mot mais encore plus que cela. Ici, il semble que les multiples formes constituent un lever de théâtre sur la vraie vie, celle qui s’éclate en mille bulles de champagne. Son uniforme ôté est donc un lever de rideau s’ouvrant sur la diversité du monde, un théâtre kaléidoscope aux créations plurielles, déroutantes et alléchantes. Où même la montagne en noir et blanc est plus magique que jamais, à l’instar d’un piano au potentiel infini. Richter est un feu d’artifice contrôlé et puissant à la fois. Bravo l’artiste !

  3. Richter a frôlé dangereusement une forme d’esthétisme pour mieux s’en trouver libre. Libre comme l’air.

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