Henry Moore: Monumental Nature


Henry Moore (1898-1986) est considéré comme l’un des sculpteurs parmi les plus importants du vingtième siècle. Tout jeune encore, il fréquente l’avant-garde de son temps et se nourrit des idées de Cezanne, de Gauguin, de Kandinsky, ce qui est loin d’être évident en Angleterre à cette époque. Plus tard, il s’établit à Londres, dans une colonie d’artistes novateurs, où oeuvrent Ben Nicholson, Naum Gabo, Paul Nash, et le critique et théoricien Herbert Read. On imagine les discussions passionnées qui les anime. Voyageant en Italie et en France, il noue des relations avec Alberto Giacometti, Constantin Brancusi, Pablo Picasso, Georges Braque, Jean Arp, Aristide Maillol. Jamais il n’oubliera leurs manières d’envisager la pratique de l’art, intégrant plusieurs de leurs innovations dans son travail.

Henry Moore, Double Oval, 1966 © The Henry Moore Foundation. Photo Jonty Wilde

Sa connaissance de l’art contemporain et de ses enjeux va de pair avec l’attrait pour la sculpture classique européenne: on songe à son admiration pour Michel-Ange. Au British Museum, il découvre les arts non-européens. Parmi ceux-ci, l’art des Cyclades, les arts mésopotamiens et sumériens, l’art d’Afrique, les pré-colombiens, et de manière générale ce que l’on classe habituellement sous l’étiquette des Arts Premiers. Il se dit impressionné par une sculpture Maya de type Chac Mool représentant un corps humain couché sur le dos, fortement stylisé, jambes pliées, tête tournée, tenant sur son ventre un récipient destiné à recueillir le coeur d’un humain sacrifié. Rarement un artiste contemporain aura été aussi cultivé et imprégné des productions sculpturales de toutes les époques et issues du monde entier. C’est la vitalité de ces arts et leur rapport à la vie et à la culture ancrées dans la durée qui frappent Henry Moore.

Henry Moore, Locking Piece, 1962-63 © The Henry Moore Foundation. Photo Sarah Mercer

L’artiste ne s’est jamais intéressé au constructivisme russe qui a pourtant rayonné et façonné une bonne part des arts en Europe au début du 20e siècle. Les fondements du constructivisme en font un art utilitaire, et une propagande pour un système politique. C’est-à-dire que ses a priori sont spécifiques à un moment historique local et précis. Ces sculptures et architectures révolutionnaires et conquérantes, symboles de puissance comme le Monument à la Troisième-Internationale de Tatline en 1919, ambitionnent de tutoyer le ciel jusqu’à plusieurs centaines de mètres en hauteur. Moore, branché sur les multiplicités horizontales du passé millénaire, la terre, la minéralité, ne peut adhérer à un tel programme.

Henry Moore, Large Two Forms, 1969 © The Henry Moore Foundation. Photo Jonty Wilde

Comme Fernand Léger, le simple soldat Henry Moore est envoyé sur le front de la première Guerre Mondiale, conflit à échelle industrielle, s’y faisant d’ailleurs gazer. Il en tire des conclusions radicalement inverses de celles de l’artiste français: autant Léger est subjugué par la perfection d’une culasse de canon, autant Moore estime que le monde nouveau et ses technologies mortifères n’en valent pas le coup. Moore retient avant tout les millions de morts et de blessés, comme autant de coquillages vomis sur la plage après la tempête.

Henry Moore, The Shelter Drawings, 1940-41 © The Henry Moore Foundation 

Dans ses admirables dessins de la seconde Guerre Mondiale, réalisés dans le métro de Londres pendant le Blitz, les humains deviennent des cocons ou chrysalides comme à l’intérieur d’une termitière, ou encore des graines enfouies sous terre en attente de jours meilleurs. L’artiste a viscéralement besoin de se connecter aux vestiges qui défient le temps, sur une échelle bien plus grande que les productions artistiques et techniques humaines. ‘J’ai étudié les principes du développement organique dans les os et les coquillages au Musée d’Histoire Naturelle, et j’ai découvert de nouvelles formes et de nouveaux rythmes applicables à la sculpture‘ dit-il encore, ce qui ajoute ainsi une nouvelle approche, autre que culturelle, à l’ample diversité de son réservoir d’idées plastiques.

Henry Moore working in his Maquette Studio, Perry Green, c.1968 © Photo Henry Moore Archive

De nombreuses photographies de l’atelier montrent, parmi des dizaines de maquettes, des étagères encombrées de centaines de cailloux, galets, morceaux d’os ou de racines, brimborions et déchets minéraux de toutes sortes. Aux yeux des millénaires, ce qui reste des hommes et de leurs civilisations ne vaut guère mieux que ces cailloux esquintés par le temps et les circonstances; ils sont la mémoire d’un vécu balloté dans tous les sens. Ces déchets résultent de catastrophes naturelles, d’impasses évolutives, de vies malmenées par les événements. L’intelligence du sculpteur est d’y picorer au gré de ses besoins, sans jamais rêver de la moindre synthèse unifiante.

Henry Moore, Reclining Figure: Snake, 1939-40 © The Henry Moore Foundation. Photo Nigel Moore

Ces vestiges du vivant ont un avantage énorme: ils ont traversé les siècles sinon les millénaires, façonnés par le temps. C’est du vécu, pas de la forme. Avec l’empilement de la durée, ils ont acquis la consistance minérale, dense. Ils sont de la sculpture, déjà. Ces coquillages, galets, racines, bouts de bois et vieux os proposent un vocabulaire inédit, inhumain littéralement, fait de creux, de trous, de bosses, de branchements, de ruptures, de cavités, de saillies et renflements, de formes à l’intérieur l’une de l’autre, dans lequel le vide est aussi important que le plein.

Henry Moore, Hill Arches, 1973 © The Henry Moore Foundation. Photo Henry Moore Archive

Chaque sculpture de Henry Moore est d’abord une humble maquette, en petit format, que l’artiste façonne en la manipulant dans tous les sens. Il l’examine de tous les côtés, sous tous les angles, la faisant tournoyer dans l’espace comme si l’oeil du créateur percevait comme les mille facettes des yeux d’une mouche — ou un petit drone. Les résidus charriés par la décharge du temps n’ont plus ni queue ni tête, et se lisent tout aussi bien horizontalement que verticalement, à l’envers comme à l’endroit. La maquette doit satisfaire l’artiste, quel que soit le point de vue.

Henry Moore, Oval with Points, 1968-70 © The Henry Moore Foundation. Photo Joe Kitchen

Ce premier test étant réussi, Henry Moore l’agrandit pour la confronter aux conditions météorologiques, les exposant parmi les arbres et les prairies au gré des saisons, à toutes heures de la journée, sous toutes les conditions de lumière, de pluie ou d’ensoleillement. Le sculpteur soumet ainsi la création humaine à l’épreuve des jours qui passent, à la patine et au vieillissement inévitable avec les années. Henry Moore souhaite que ses sculptures respirent la vie autant qu’un arbre ou une colline, qu’elles soient burinées et tannées. Comme les déchets accumulés sur la plage, ces sculptures s’adaptent à l’environnement alors que dans un musée, à l’inverse, tout est fait pour que l’oeuvre soit mise en valeur et bichonnée pour l’éternité.

Henry Moore,Three Piece Sculpture: Vertebrae, 1969-69 © The Henry Moore Foundation. Photo Pete Huggins

L’immense collection d’idées qui forme l’environnement quotidien de son atelier présente un gigantesque catalogue des possibles, une panoplie qui montre bien que la création est affaire de connexions, et de couplages. L’idée d’alliance abonde dans l’œuvre de Moore, à commencer par les nombreuses Mère et enfant. Certes, il s’agit de deux personnes distinctes, mais l’une étant enfantée par l’autre, leur relation en fait deux êtres à la fois proches et différentes. Même dans ses œuvres les plus ‘abstraites’, même lorsque les deux parties d’une sculpture semblent distantes, c’est une proximité de ce genre que cherche Henry Moore. Pour mieux comprendre, on peut invoquer l’interaction attractive entre la terre et le soleil, ou la force gravitationnelle de la lune qui crée les marées: un vide pour les yeux, mais actif d’une énergie invisible.

Henry Moore, Large Totem Head, 1968 © The Henry Moore Foundation. Photo Ines Stuart-Davidson
Henry Moore, Mother and Child Block Seat, 1983-84 © The Henry Moore Foundation. Photo Jonty Wilde

Henry Moore raconte que quand il était gamin, sa mère lui demandait de lui masser le dos avec un onguent, car elle souffrait de rhumatisme. Les mains soulagent, elles frictionnent avec force et douceur. Le garçon ressent la peau, son grain, sa chaleur, sous laquelle il y a des muscles et des os, des résistances plus ou moins nettes, des bosses, des creux: il ‘voit’ avec les doigts et la paume de ses mains. Cette anecdote éclaire la pratique de l’artiste: il quitte le domaine de l’optique pour une autre gamme de sensations. Il s’agit davantage de percevoir, ressentir par le toucher, affectivement, les directions, les résistances, les glissements, les irrégularités, les tensions, les relâchements, les raideurs, les zones plus malléables, l’arrondi qui suit le bombement, les accélérations, les différentiels de chaleurs, les textures, etc. La surface devient trois dimensions, avec ses zones plus chaudes ou fraîches, l’énergie qui sourd de l’intérieur, tout comme la longue caresse dans le noir rencontre la peau aimée, l’écoute, s’échange et se met au diapason de l’autre. Voilà pourquoi Henry Moore n’a jamais peint un seul tableau, préférant d’autres moyens d’appréhender le monde qui est là, sous nos yeux, mais que nos yeux ne peuvent voir.

Henry Moore carving Reclining Figure, 1959-64 © The Henry Moore Foundation. Photo Errol Jackson

Henry Moore: Monumental Nature
Site de Kew Gardens
Kew, Richmond, London, TW9 3AE
Du 9 mai au 27 septembre 2026
Tous les jours de 10 à 19hrs
https://www.kew.org/kew-gardens/whats-on/henry-moore
info@kew.org

Henry Moore: Monumental Nature
Site de Wakehurst – jardin botanique
Ardingly, Haywards Heath, West Sussex, RH17 6TN
Du 5 juin au 27 septembre 2026
Tous les jours de 10 à 18hrs
https://www.kew.org/wakehurst/whats-on/henry-moore-and-more

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