Lucterios ne peut pas résister à l’envie de publier un billet dédié au MMM (le Mot du Mardi Matin), prouesse hebdomadaire réalisée par Joël Guenoun depuis 2009. Pourquoi ne pas offrir à nos lectrices et à nos lecteurs celles qui ont constitué nos coups de cœur en 2025, tout en remerciant Francis d’avoir effectué ces choix compliqués parmi autant de réussites?
Le principe qui génère les MMM est simple, ce qui ne signifie pas facile, comme le démontre l’anecdote de l’œuf de Christophe Colomb. Car il ne suffit pas de trouver la bonne idée, encore faut-il être capable de l’incarner dans le monde du visuel, donc le traduire dans le langage des signes visibles et compréhensibles.

Le mot ‘renoncer’ signifie abandonner volontairement, ce qui implique une négation. Qui s’est déjà arrêté sur le fait que la syllabe au centre de ‘renoncer’ est ‘non’? Autant exploiter cette particularité, se dit l’auteur, et il met ce ‘non’ en valeur en lui donnant une typographie plus grasse, tandis que le reste du mot sera amaigri pour le contraste. Les meilleures choses sont parfois les plus simples… lorsqu’elles sont façonnées par un maître.

‘Charlie’ est un hommage aux victimes du massacre du sept janvier 2015 à Paris. La typographie sobre adopte le noir et blanc par respect. Une bougie allumée, symbole d’espoir et de vie malgré les ténèbres, se métamorphose en vides intérieurs du ‘A’. Le graphisme de l’humble objet détermine le choix du lettrage pour l’ensemble du mot. Ceci est un exemple classique de l’intégration d’une image au sein d’un mot typographié. Il superpose deux ordres de perception bien différents, les mots et les images.

Les méthodes d’imprimerie actuelles permettent l’abandon de la sacro-sainte ligne de base, cette horizontale virtuelle sur laquelle reposent tous les caractères, une ligne issue des nécessités de l’imprimerie typographique traditionnelle. Puisqu’il s’agit d’un événement heureux qui intervient dans un contexte de guerre — le conflit de Gaza — la typo s’allège du poids de l’angoisse, elle s’arrondit comme les ailes d’un oiseau. Quelques signes s’assouplissent et se libèrent de la ligne de base, à l’image des conditions de vie des populations concernées.

La visualisation du printemps s’établit en vert tendre comme les jeune pousses pour des raisons évidentes. Elle s’incarne dans une typo bas de casse fraîche et aérée, moins lourde et statique que les majuscules. Tout se passe en fin de mot, qui devient un oiseau chantant sur une branche garnie de quelques feuilles nouvelles. Il n’est pas certain que le ‘n’, le ‘p’ et le ‘s’ qui forment le volatile seraient lisibles si on les isolait des six autres composantes du mot, mais on sait que le cerveau perçoit et décode d’abord l’ensemble, et il n’a pas besoin de toutes les informations disponibles puisqu’il fonctionne par la synthèse et la mémoire de ce qu’il a appris antérieurement. Par exemple, des expériences montrent qu’avec un peu d’entraînement, il est facile de lire un texte expurgé des voyelles. Généralement, ce survol suffit.

Le 21 juin est le jour le plus long de l’année, et marque le début de l’été astronomique. Aussi cette date est choisie pour célébrer la Fête de la Musique. L’idée de fête indique une réjouissance collective, avec l’autorisation d’un irrespect plus ou moins marqué des conventions, l’intrusion de l’impertinence, voire des débordements et un moment cul par-dessus tête. Le graphiste exploite habilement toutes ces choses, notamment par l’appoint des couleurs et une typographie manuscrite proche des tags. Reste que le message à faire passer est la date de cette fête, et on remarque l’étrangeté du ‘2’ de ’21’. En se mélangeant, la scripte et la typo classique se transforment en un signe inédit, hybride, à mi-chemin entre ‘2’ et un ‘S’ inversé: la typographie s’adapte et s’invente, par nécessité.

Un migrant est une personne qui quitte son lieu de résidence habituel pour s’établir dans une autre région ou un autre pays. À l’échelle planétaire, le phénomène annuel des migrants avoisine les 300 millions de personnes. Ici, en Europe, l’actualité est souvent marquée par les nombreux décès qui les touchent, puisqu’ils sont prêts à n’importe quoi pour arriver à leurs fins. Loin de sombrer dans une mise en scène larmoyante, Joël Guenoun y va dans la retenue et la sobriété. Les migrants ayant quitté leur pays, le graphiste évoque la situation par des lettres manquantes, ‘i’ et ‘j’. Avec leur point qui devient la tête, les lettres qui s’éloignent deviennent humaines. Certaines sont déjà bloquées dans leur élan, horizontales, peut-être déjà mortes, tandis que les survivantes quittent leur espace d’origine et s’effacent: Joël Guenoun travaille ici par soustraction.

armistice offre lui aussi une résolution graphique à la fois toute simple et hors du commun. Le choix typographique est particulièrement judicieux en ce qu’il propose un ‘m’ et un ‘i’ formés du chiffre ‘1’. L’ensemble ‘1111’ devient pareil aux soldats au garde-à-vous saluant leurs frères d’armes morts au combat. Le noir évoque les heures sombres, tandis que le jour de la célébration se colore — sobrement néanmoins — pour dire le soulagement, sinon la délivrance.

OCTOBRE ROSE s’inscrit dans la couleur rose, et dans une typographie la plus ronde possible pour évoquer un sein. La simplicité de l’astuce créative épate, car il a suffi d’ajouter nombre de points-mamelons pour évoquer la prévention qui s’adresse à toutes les femmes, partout sur la planète, dans leurs différences de cultures, de particularités physiques, d’âges et de conditions sociales, mais qui pourraient souffrir du même mal.

Le choix typographique de la journée internationale pour l’abolition de l’esclavage est lui aussi déterminant. Dans l’imaginaire collectif, qui dit esclavage dit chaîne, aussi le graphiste prélève le dessin de la typographie la plus évocatrice d’un maillon de cette chaîne. Il en fait l’élément le plus visible car il la brise et la réduit en morceaux à mi-chemin du message écrit. Puisqu’elle est le signe destiné à capter l’attention, la chaîne sera en blanc sur fond noir, tandis que le texte explicatif sera en gris intermédiaire. Par ailleurs, il n’est pas courant que Joël Guenoun choisisse un Mot du Mardi Matin dont le sens de lecture est d’abord vertical, car il sait que notre culture privilégie les habitudes de lecture millénaires en horizontalité — alors qu’au Japon, par exemple, les mots qui accompagnent les images sur les peintures et les estampes s’inscrivent souvent dans la verticalité.

Tout simple mais magistral est la proposition CENTRE. À première vue, le texte se lit dans un carré, ce qui semble à la portée du premier venu. Toutefois, le graphiste s’est débrouillé pour que le centre géométrique du texte soit le ‘O’, définition du mot ‘CENTRE’. Il le colorie de noir afin de le rendre plus visible. Le texte est signé Léonard de Vinci, qui est aussi l’auteur du dessin L’Homme de Vitruve, un corps humain aux proportions parfaites… et dont le nombril est le centre. Ceci montre qu’au moment d’imaginer le MMM, Joël Guenoun fait aussi appel à la mémoire collective… et en tire un argument graphique.

Inversée, lue la tête en bas, l’image ci-dessus se lit:

Pour clôturer l’année, quelques petites animations sont proposées. La plus réussie — à notre avis — montre l’expression père noël qui pivote sur elle-même. Le graphiste a d’abord remarqué que les deux mots se composent de quatre lettres, et que le ‘p’ initial est un caractère descendant sous la ligne de base, tandis que le ‘l’ final s’élance vers le haut. Une fois inversé la tête en bas, ‘père’ devient ‘noël’, tandis que ‘noël’ devient ‘père’. Pourtant rien n’a changé. Aucune magie ici, mais une extraordinaire capacité à imaginer et réinventer chaque détail d’une typographie afin que sa réversibilité la garde lisible dans les deux sens: la compétence de l’auteur devient un cadeau graphique surprenant. Faudrait-il appeler Joël Guenoun MMMM: Maître du Mot du Mardi Matin, ou Magicien du Mot du Mardi Matin? En effet, beaucoup se situe dans la mise en scène, théâtrale là-bas, graphique ici.

Ici Joël Guenoun, graphiste renommé pour ses jeux avec l’alphabet, s’amuse à partir du drapeau américain, qui ne comporte aucune typographie! Toutefois, le drapeau est un code composé de plusieurs éléments distincts, exactement comme un mot ou une lettre. L’artiste commence par décomposer cet ensemble, puis le recompose sans mémoire de leur ancienne organisation et sans le moindre a priori. Donc, comme c’est le cas ici, il ne tient pas compte de la forme exacte ni des proportions de l’original: les signes se réinventent. Ce jeu permet une large série de variantes, dont le but est de produire une nouvelle signification, inédite et graphiquement inventée. On est ici au cœur du processus créatif. Il s’applique à chacun des plus de 721 mots composant l’ensemble du MMM depuis 17 ans.
Joël Guenoun, MMM
Le Mot du Mardi Matin
https://www.joelguenoun.fr
https://www.joelguenoun.fr/mmm/
Une réponse à “Joël Guenoun, MMM 2025”
C’est beau!!!!