À l’occasion de la Journée Internationale des femmes, ce 8 mars 2026, Séraphine de Senlis est mise à l’honneur. Six publications précédentes, reprenant plus de 70 femmes artistes, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, ont paru sur le site Lucterios depuis 2024.
Séraphine Louis (1864-1942) est orpheline de mère et de père très tôt dans la vie, ce qui est un handicap quasi insurmontable à l’époque. Elle sera bergère, pauvre, sans instruction. Volontaire et courageuse, elle devient domestique dans un couvent. Avec le temps, elle accède à la fonction de femme de ménage au service des familles bourgeoises de Senlis, et elle qualifie son gagne-pain de ‘travaux noirs’. Célibataire, solitaire, frugale, elle commence à peindre en s’inspirant d’images pieuses. On dit aussi qu’elle décorait sa vaisselle et ses meubles de fleurs et de fruits. Pétrie de foi catholique, elle prie à la cathédrale, à genoux. Séraphine entretient quotidiennement un dialogue avec la Vierge Marie, jusqu’au jour où ‘son bon ange’ lui suggère de pratiquer plus sérieusement l’art de la peinture en réalisant de ‘vrais’ tableaux. Séraphine s’exécute; elle est alors âgée de plus de 40 ans.

Comment démarrer une carrière de peintre lorsqu’on est autodidacte, sans moyens financiers et dénuée de connaissances techniques? Écoutons Jean-Marc Pinson, journaliste à Ouest-France: ‘À la droguerie du coin, elle va acheter un pot de peinture noire, de la marque Ripolin. Ce n’est pas cher. D’habitude, c’est pour peindre des volets, des portes. Pour débuter, ça fera l’affaire. La gamme de couleurs est limitée. Qu’importe. Le dimanche, Séraphine va ramasser des fleurs, des lichens, des plumes qu’elle va broyer et mélanger avec un pot de blanc.’


Ripolin est à l’époque la peinture industrielle la plus courante, une bonne à tout faire, une servante docile qui s’applique aussi bien sur le bois que sur le métal, sur les plâtres et autres matériaux. Voire sur les tissus, comme le suggère l’affiche très célèbre d’Eugène Vavasseur. Le nom devient tellement utilisé qu’il passe dans le langage courant et remplace le mot ‘peinture’. On ne dit plus peindre un plafond mais le ‘ripoliner’, comme aujourd’hui on parle d’un kleenex alors que ce mot indique une marque. Le succès de Ripolin vient d’un procédé de fabrication qui produit une laque-émail au séchage rapide. La gamme colorée n’étant pas très étendue, Séraphine obtient moult nuances en y ajoutant des ingrédients et des pigments qu’elle n’a jamais rendus publics, réduits en poudre puis mélangés au produit de base. Ceci donne à ses peintures un aspect ciré unique, mat, en plus d’une résistance remarquable au temps.

Comme le dit joliment le magistrat et historien Étienne Madranges: ‘Des témoins racontent qu’elle peint la nuit, à la lumière d’une bougie, à genoux, en chantant des cantiques, la fenêtre ouverte.’ Jean-Marc Pinson précise: ‘Séraphine mange peu, un fruit, un légume, une soupe, un morceau de pain. Et un verre de vin naturel. Les mauvaises langues disent que c’est plus d’un verre. Séraphine peint sur les supports et les toiles qu’elle trouve, n’hésitant pas à recycler des toiles anciennes, qu’elle ponce et recouvre d’une nouvelle couche de Ripolin noir. Parfois, la signature est gravée au couteau, révélant une sous-couche de couleur contrastée.’

On a étiqueté les peintures de Séraphine de Senlis d’Art Brut, ce qui correspond à la définition généralement admise pour les œuvres créées par des artistes autodidactes, en dehors des circuits artistiques traditionnels et des normes culturelles. Le travail artistique de Séraphine de Senlis peut aussi se voir en contre-point de celui de Vincent Van Gogh, né une dizaine d’années avant elle. Dans son premier désir de devenir pasteur partageant le vie des plus pauvres, le futur peintre hollandais affronte la souffrance humaine la plus concrète, même si cette entreprise tourne au fiasco — comme plus tard son rêve de créer une communauté artistique — parce qu’il est d’une remarquable incompétence relationnelle. Van Gogh affronte en plus la culture via les artistes les plus avancés de son temps, et via les estampes japonaises, tout comme il fait face à la réalité de la nature en plantant son chevalet devant des paysages ou des tournesols jaunes. Il se heurte à la couleur, la terre, le soleil, la nuit, aux autres peintres. Rien de tout cela chez Séraphine de Senlis, qui ne nourrit pas sa pratique de rencontres avec d’autres artistes, ni avec l’altérité sous aucune forme: seule, silencieuse et à genoux dans la cathédrale ou devant sa toile, elle n’affronte rien ni personne, bercée de l’illusion d’un dialogue avec un fantôme, la Vierge Marie. La mère de Dieu lui parle, probablement comme elle a dialogué quelques années plus tôt avec Bernadette Soubirous, à Lourdes en 1858.


Séraphine de Senlis n’a jamais peint qu’un seul sujet, des végétaux épanouis en fleurs ou en fruits. Pourquoi? Et pourquoi les peint-elle en une explosion qui sature la surface du tableau? Sans vouloir faire de la psychologie à cinq sous, on peut raisonnablement émettre l’hypothèse selon laquelle il y aurait là un phénomène de surcompensation. Pour rappel, la surcompensation est un phénomène par lequel une personne tente de surmonter un manque en se surpassant dans un domaine spécifique.

Le manque dont souffre Séraphine est clair: jusque-là, elle a passé sa vie dans la servitude, sans jamais disposer de temps et d’espace pour elle-même. Son existence ne vaut pas davantage qu’un objet domestique. En peignant, elle peut enfin décider seule de sa vie. Elle devient responsable du choix d’un sujet, et de son traitement de telle ou telle manière. Séraphine reprend le contrôle. La servante dévouée le jour qui se transforme en artiste la nuit s’accorde enfin une zone de liberté et donne un sens à sa vie. Elle devient sa seule patronne.

Le noir captive l’artiste, à commencer par son gagne-pain, qu’elle qualifie de ‘travaux noirs’, et ensuite par le Ripolin noir dont elle badigeonne d’abord ses toiles qu’elle peint la nuit. Jean-Marc Pinson évoque une femme ‘toute vêtue de noir, même son canotier de paille elle l’a peint en noir. Seule fantaisie, quelques fleurs dépassent du couvre-chef’. Or, dans la religion catholique que pratique Séraphine, l’habit noir n’est pas innocent; il indique un certain rapport au corps fait de renoncements, notamment au plaisir. On en revient toujours au Discours de la servitude volontaire rédigé en 1576 par Étienne de La Boétie.

Séraphine arrive à la peinture sur le tard, dans la solitude affective et sociale. On peut se demander si sa peinture qui enfante des fleurs et des fruits en quantité innombrables, jeunes, primesautiers, en bonne santé colorée, ne se substitue pas à sa vie quotidienne, fanée, flétrie, bientôt stérilisée, séchée, triste, vieille et désormais vide de sens. Il y avait famine, voici l’abondance. Cette plénitude expliquerait ces tableaux qui éclatent comme des feux d’artifice, en tsunamis de bonheurs visuels.


En 1912, les peintures de Séraphine tapent dans l’œil d’un marchand d’art — Wilhelm Uhde — qui défend aussi Picasso et Le Douanier Rousseau. La notoriété et le succès suivent, et l’humble servante dispose désormais de revenus et d’une notoriété grandissantes. N’ayant jamais appris à gérer la moindre décision financière, et encore moins sa carrière artistique, Séraphine dilapide sa fortune au fur et à mesure. Jusqu’aux répercussions du krach financier de 1929 où tout s’écroule: Séraphine replonge dans la pauvreté… et la solitude.

Écoutons encore Jean-Marc Pinson: ‘Le 1er février 1932, une femme fait du raffut dans la tranquille ville de Senlis. Elle vide bruyamment sa maison sur la voie publique et tient des propos incohérents devant les gendarmes. La Vierge Marie l’a avertie d’une révolution imminente. Elle prétend aussi être guidée par sa sœur, décédée vingt ans plus tôt, qui lui dit de tout abandonner. Elle sera conduite à l’asile de Clermont. À Senlis, tout le monde la connaît, c’est Séraphine Louis’, que la notoriété a rebaptisée Séraphine de Senlis. Internée, elle ne touchera plus jamais à ses pinceaux. Elle meurt en 1942 dans la misère, seule, malade, dans un asile psychiatrique sous l’occupation nazie. On l’enterre dans une fosse anonyme réservée aux indigents.


Journée internationale des femmes 2026
Séraphine de Senlis
Musée d’Art et d’Archéologie, Place Notre-Dame
F – 60300 Senlis
Du mercredi au dimanche, de 10 à 13h et de 14 à 18h
Sauf le 1er mai
https://musees.ville-senlis.fr
https://www.chantilly-senlis-tourisme.com/patrimoine/musee-dart-et-darcheologie/
Une réponse à “Journée internationale des femmes: Séraphine de Senlis, prières, peintures, démence”
J’ai découvert Séraphine en regardant le film qui est dédié, avec l’actrice extraordinaire Yolande Moreau. C’est un film qui prend aux tripes, à revoir s’il repasse un jour. Yolande y est remarquable, plongée dans son rôle. Grâce à Lucterios, j’ai enfin vu le vrai visage de Séraphine, une artiste prodigieuse! Jean-Pierre V.