Le musée électrique


Le précédent article de Lucterios dédié au phénomène des éclairages publics événementiels a suscité des questions concernant la filière plus spécifiquement artistique. Voici quelques éléments de réponse.

Edgar Degas, Le Ballet, 1876 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Walter Sickert, Little Dot Hetherington at the Old Bedford, 1888, collection privée © domaine public

Les premiers peintres de chevalet à comprendre que l’électricité allait changer la vision des artistes de manière radicale ont été deux amateurs férus de théâtre, Edgar Degas (1834-1917) et Walter Sickert (1860-1942). Au début du 20e siècle, si le Futurisme s’emballe pour le monde de la vitesse, des machines et de l’urbanité, ses productions restent néanmoins des peintures de chevalet parmi les plus traditionnelles. Le premier artiste peintre issu de la tradition picturale à concevoir des oeuvres à partir de phénomènes électriques serait Marcel Duchamp, qui imagine en 1920 les Rotative plaque de verre et Rotative demi-sphère, à mi-chemin entre l’oeuvre statique et les variations optiques qui modifient son apparence dans le temps.

Marcel Duchamp, Rotative plaque de verre, 1920 © Association Marcel Duchamp /Adagp, Paris. Photo Georges Meguerditchian
Marcel Duchamp, Rotative plaque de verre, 1920 © Association Marcel Duchamp /Adagp, Paris. Photo Georges Meguerditchian

En 1924, Fernand Léger propose Ballet mécanique avec Man Ray et Dudley Murphy, un film qui associe la machine au ballet et des éléments de la peinture traditionnelle. La reconnaissance sans équivoque du rôle de l’électricité dans le monde artistique s’accomplit en 1937, quand l’Exposition internationale à Paris, la Ville Lumière, lui dédie le hall du Palais de la Lumière et de l’Electricité. Le peintre Raoul Dufy y réalise ce qui reste encore à nos jours une des plus vastes peintures au monde: La Fée Electricité. Au-delà des superlatifs techniques, cette oeuvre abolit la distance entre le visiteur et l’oeuvre, ce qui n’était plus arrivé depuis des siècles, depuis l’âge baroque multisensoriel. Le spectateur est englouti par ce dispositif qui l’entoure de partout, où qu’il tourne les yeux, et où l’unité de la représentation et des couleurs semble dispersée par le courant d’air du ventilateur de Duchamp. Quelques années auparavant, Eugène Grasset avait imaginé le logotype Larousse «Je sème à tout vent». La similitude des propositions de Dufy et de Eugène Grasset est étonnante dans la mesure où les deux images adoptent le même principe de la dispersion, de la dissolution du sujet individuel dans la poussière colorée de l’espace et du savoir collectif: ces deux créations deviennent un signe des temps.

Eugène Grasset, La Semeuse, cette peinture a inspiré le logotype Larousse, vers 1890 © Larousse / Augé
Raoul Dufy, La Fée Electricité, Palais de la Lumière et de l’Electricité, Paris, 1937 © Société pour le Développement du Tourisme, Paris

Bruxelles devient un jalon historique au moment de l’Exposition universelle de 1958, quand le pavillon tchécoslovaque présente Laterna Magika. Alfréd Radok, tiré de l’exil intérieur dans lequel son pays maintenait l’artiste trop turbulent, conçoit en un temps record un spectacle jamais imaginé jusque-là, où que ce soit dans le monde. L’idée de spectacle est à la fois et successivement partout et nulle part. Les éléments hétéroclites de l’ensemble dialoguent, et chacun d’eux devient tour à tour l’élément central. Avec Laterna Magika, Radok initie le spectacle immersif qui, selon l’historienne Lucie Kocourková, «associe le théâtre, l’opéra, le ballet, le cinéma, la musique symphonique, le jazz, le sport, des commentaires, des projections de films documentaires sur l’industrie, l’agriculture et les lieux touristiques, tout cela en mouvement sur un plateau équipé de tapis roulants, trappes, ascenseurs, écrans de cinéma fixes et mobiles, d’innombrables projecteurs dont certains inventés pour l’occasion… créant un ensemble où tous ces éléments s’interpénètrent dans un ensemble éblouissant». Le succès de Laterna Magika est tel que plusieurs copies sont réalisées afin de satisfaire aux demandes d’accueillir ce spectacle partout dans le monde.

Laterna Magika, Expo ’58, Bruxelles, 1958 © Odysseus / IMDbPRO

Le concept fait des émules, car il réalise un désir latent chez des millions de personnes: se sentir immergées et émerveillées dans les lumières et les couleurs. Être intégrées à la narration, et ne plus vivre la distance physique d’avec l’oeuvre d’art exposée au musée. Certes, une filière artistique purement muséale demeure dans une démarche d’art minimaliste, avec par exemple Dan Flavin (1933-1996) et ses tubes de néon industriels. Pourtant, avec le recul du temps, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit encore de la présentation la plus traditionnelle d’un tableau — de lumière, certes — mais devant lequel le spectateur se tient respectueusement à distance. Avec Electronic Superhighway, Nam June Paik (1932-2006) présente un ensemble géant, formé de vidéos, de télévisions. Chacun des États des USA est représenté par des images et des sons qui lui sont propres. Un des intérêts de cette oeuvre réside dans le fait que pour la première fois, un artiste affirme que la communication électronique devient le fondement de son art, et que la civilisation a désormais basculé dans l’âge des flux électriques. Chacune des oeuvres de Jenny Holzer, née en 1950, propose une manière différente de prendre argument de la lecture pour imaginer des flux de lumière dans lesquels les mots s’enfuient comme emportés par une cascade, et deviennent par conséquent fort peu lisibles.

Dan Flavin, Installation view Artwork, 2021 © Stephen Flavin/Artists Rights Society (ARS), New York. Photo: Rob McKeev
7 Nam June Paik, Electronic Super Highway, 1955 © Smithsonian American art Museum, Washington DC
Jenny Holzer, Installation for Bilbao, 1997 © Guggenheim Bilbao

Si chaque jour, ou presque, un nouveau nom apparaît, quelques-uns émergent par la singularité de leurs propositions, notamment François Schuiten. En 2012, dans le cadre de Lille 3000 Fantastic, le metteur en scène propose La Dentelle stellaire, une installation lumineuse chapeautant une artère urbaine longue de 250 mètres. Les guirlandes clignotantes s’inspirent de la délicatesse de la dentelle, tout en se mêlant aux étoiles dans le ciel. La raison, déboussolée, se transforme en une agréable perturbation des sens, quai euphorique. 

François Schuiten, La Dentelle stellaire, Lille, 2012 © François Schuiten et Benoît Peeters. Photo Yvette Gauthier

Il est difficile de trouver plus contemporain que Miguel Chevalier, pionnier du numérique artistique. Ce créateur ne se contente pas d’utiliser les technologies existantes, mais réfléchit aux logiques induites, telles que l’interactivité, la générativité, l’hybridation, les découpes laser, l’impression 3D. Il en résulte des installations spécifiques aux lieux, qui apparaissent sous un jour jamais vu auparavant.

Miguel Chevalier, Dear World… Yours, King’s College Chapel, 2015 © Miguel Chevalier / University of Cambridge

Le soir du 31 décembre 2020, à minuit, à Édimbourg, le ciel s’est animé d’un ballet de dizaines de drones, aux lumières changeantes, qui ont offert aux terriens un spectacle jamais vu, en dessinant des figures et des images en suspens. L’initiateur en était Gary Wilson. Savait-il qu’il réalisait à ce moment un rêve vieux de 132 ans, quand Vincent Van Gogh a peint La nuit étoilée à Saint-Rémy-de-Provence en 1889? Si les étoiles girent et dansent dans le ciel comme le font les drones actuels, l’intuition du peintre de chevalet va plus loin encore lorsque l’on lit dans une de ses lettres que «la nuit est beaucoup plus vivante et richement colorée que le jour». On sait aussi que c’est coiffé d’un chapeau de paille sur lequel des chandelles étaient allumées que l’artiste a peint plusieurs des scènes de nuit. C’était juste avant l’époque de l’art électrique…

Gary Wilson, 31.12.2020, Edinburgh © Gary Wilson / Edinburgh City Council
Vincent Van Gogh, La nuit étoilée, Saint-Rémy-de-Provence, 1888 © MoMA New York 

, ,

3 réponses à “Le musée électrique”

  1. Miguel Chevalier, quelle féérie! On pourrait aussi ajouter ces tableaux panoptiques gigantesques que sont les feux d’artifice dans les grandes villes emblématiques du monde en fête lors du passage de l’An Neuf à minuit du côté de Big Ben, au-dessus de l’Opéra de Sydney, ou celui jaillissant de la tour Eiffel à Paris où l’ on attend déjà de voir ce qu’elle déploiera lors des J.O. de 2024 ! Cela dit, rien ne nous empêche, à un niveau plus modeste, de décorer nos chambres, maisons, jardins et arbres (pas forcément de Noël)sans être de grands bricoleurs ni même artistes, mais modestement des jouisseurs-monteurs de couleurs, comme le chantait Brel évoquant les villes qui « s’éclabousseraient de bleu » dans sa chanson la Quête. L’électricité a déposé puis amplifié constamment de la couleur dans nos vies, et il est juste dommage que cela ne suffise pas pour qu’elles soient lumineuses pour autant. Mais les petits – et grands même- bonheurs visuels ne sont donc plus limités aux tableaux, et se répandent tous azimut; alors, goûtons sans restrictions à cela, auquel le cinéma nous avait déjà préparé. On ne se lasse jamais des couleurs, sublimes avatars de la lumière qui les contient toutes. Finalement les plus beaux et gigantesques tableaux sont les couchers de soleil dans un environnement qui les magnifient. C’est ce que disent tous les astronautes contemplant notre petite bille bleue suspendue dans le noir le plus intense, que ce soit depuis la lune, la navette ou les stations spatiales. J’ai gardé un souvenir de jeunesse éblouissant lorsque, à San Francisco, les hippies de…1970 organisaient un « spectacle gratuit », à coup d’affiches et de tracts: rendez-vous sur telle plage à tel endroit, telle heure, pour un spectacle qui sera grandiose! Ils ne firent bien sûr rien, invitant simplement chacun à s’asseoir sur le sable pour regarder le coucher du soleil dans le Pacifique. A la fin, tout le monde applaudissait, certains couples, inspirés, s’éclipsaient…à peine, et la musique prenait le relais. C’était juste après Woodstock et bien avant Trump…

  2. Un historique fort intéressant ainsi que l’analyse des œuvres avec la « patte » VB, merci Vincent

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *