
Françoise Mouly
Directrice artistique du New Yorker depuis 1993
‘Le 11 septembre 2001, accompagnée de mon mari, le dessinateur Art Spiegelman, je me dirigeais vers le bureau de vote pour les primaires de l’élection du maire de New York, lorsqu’un avion volant à basse altitude a percuté la tour nord des Twin Towers, visible au bout de notre rue. Nous nous sommes précipités vers le lycée de notre fille, à l’ombre des tours, passant quatre-vingt-dix minutes pénibles dans le bâtiment avant de la retrouver. En sortant, nous avons regardé la deuxième tour se désintégrer, puis nous avons couru vers le nord alors qu’un nuage de poussière blanche nous avalait en nous dépassant.
De retour chez nous, j’ai appris que nous avions besoin d’une nouvelle couverture pour le numéro du New Yorker que nous préparions. Quand j’ai dit à une autre mère que je devais aller travailler, elle a craché: ‘Une couverture? C’est ridicule. Je vais vous dire quoi faire: pas de couverture!’ Bien vu. Aucune des images proposées — y compris celle d’Art — ne semblait adéquate devant l’énormité de ce qui s’était passé. J’ai pensé à une couverture noire; Art a suggéré la silhouette des tours, en noir sur noir.
En le dessinant, j’ai placé l’antenne de la tour nord de manière à ce qu’elle se brise dans le logo du New Yorker. Le déclic a été instantané: une image de membre fantôme, ressentie mais invisible, faisant écho aux peintures noires minimalistes d’Ad Reinhardt. Notre expert en prépresse s’est rendu à l’usine du magazine pour calibrer deux noirs presque identiques et un vernis — des images fantômes visibles uniquement sous certains angles de lumière.
Ainsi, de ‘pas de couverture’ est née une couverture qui traduisait la perte insoutenable de vies humaines, l’absence soudaine à l’horizon dans notre panorama urbain, la déchirure du tissu de la réalité.’

4 réponses à “Françoise Mouly: l’histoire derrière notre couverture du New Yorker pour le 11 septembre 2001”
Je ne connaissais pas l’historique de cette couverture emblématique. Comme pour des millions de personnes, cette tragédie me hantera jusqu’à la fin de mes jours. Ce fut un basculement, l’humanité a basculé du côté obscur.J’ai vécu l’Expo de 1958, le rayonnement vers le monde entier, puis les golden sixties, et l’horreur de 2011, la fin de notre insouciance. Bravo à l’équipe du New Yorker pour la puissance de cette couverture et merci à Vincent Baudoux qui nous a communiqué les dessous de cette recherche extraordinaire.
Jean-Pierre V.
Je pencherais à remarquer que l’Histoire a toujours été violente, et que depuis des millénaires les périodes de paix sont loin d’être la norme. Nous en avons l’illusion parce que nés juste après la guerre 1940-45 et l’extraordinaire période de cinquante ans de paix qui a suivi. N’est-ce pas une exception que ces moments sublimes, magnifiques, merveilleux… que nous avons cru normaux?
Nous vivons des périodes brèves et fragiles de tranquillité relative entre des guerres, menaces,dictatures et totalitarismes de tout bords.Qui sont les marqueurs du temps depuis la violence des premiers temps, probablement une querelle de voisinage telle un incendie de forêt débutant dans un bosquet isolé avant de se repandre de maniere foudroyante. Nous ne tirons JAMAIS les lecons de l’ Histoire : elle bégaie.
Cette couverture a ensuite été reprise en 2004 par Art Spiegelman pour une BD (?) intitulée « A l’ombre des Tours Mortes » publié en français chez Casterman. L’histoire de cette journée est traitée à la manière des vieilles bd américaines du type de « Little Nemo in Slumberland », le tout imprimé sur des pages cartonnées de grand format (24 x 35 cm). Art S. explique que le grand format des pages en couleurs semblait parfait pour des gratte-ciel gigantesques et des évènements aux dimensions exceptionnelles.
Erik
PS: Je t’ai envoyé par mail , une photo de la couverture.