Marc-Antoine Mathieu: Dédales, 2


1 Marc-Antoine Mathieu:  Dédales, 2 © Marc-Antoine Mathieu
2 Marc-Antoine Mathieu:  Dédales, 2 © Marc-Antoine Mathieu

Les six images du feuillet d’information qui présente l’exposition actuelle de Marc-Antoine Mathieu invitent, par leur succession, à un petit parcours narratif et impromptu. Une balade aléatoire et imaginaire peut-être, mais qui au bout du compte rend assez bien le sens de la démarche initiée par l’artiste. Le créateur est un homme seul. Soit il contemple l’immensité des ténèbres, pareil à la petite lueur palote et incertaine comme une flamme vacillante de bougie; ensuite, il erre parmi un dédale de ruines, des gravats d’où émergent, ci et là, ce qui pourrait être des reliefs de livres. Apparemment, la pleine clarté d’un soleil sans ombre ne lui permet pas d’en savoir davantage que quand il était dans la pénombre. Rien, dans ce qui est montré dans ces images, ne permet de déduire la moindre certitude qui indiquerait un lieu défini ou un moment dans l’Histoire de l’humanité. 

Cette seconde image recèle encore une autre caractéristique insolite. Elle peut se lire comme un seul continuum de décor, malgré la croix blanche qui divise symétriquement l’image en quatre cases. Il suffit pour cela d’oublier le minuscule personnage qui déambule — comme Hergé l’avait fait jadis avec le triptyque des sommets himalayens. Et le petit anonyme (avec le chapeau et l’imperméable; on ne voit jamais son visage) présent dans chacune introduit ainsi la temporalité dans ce qui n’en avait pas. Chacune des cases devient alors le cadre d’une action séparée aussi bien dans le temps que dans l’espace. 

3 Marc-Antoine Mathieu:  Dédales, 2 © Marc-Antoine Mathieu

Ces images étranges, aux lectures multiples, toutes noires ou toutes blanches, sont-elles une métaphore du travail auquel le créateur doit se livrer pour fonder son œuvre? La troisième image le suggère. En effet, elle montre un scribe ou un enlumineur, debout face à son ouvrage. Vêtu d’une cuculle ou d’une soutane, il émerge d’une espèce de promontoire vertical dont il serait le prolongement naturel. Il contemple l’étendue d’un paysage désertique, horizontal, d’un blanc pur sous un ciel uniformément noir. Est-ce de l’eau, de la glace ou une mer de sable? À l’horizon, quelque chose affleure. Serait-ce la pointe d’un iceberg, une épave ou le pic d’une ruine ensevelie? Avec ce qui ressemble à une plume d’oie, l’homme inscrit des signes sur son grimoire. On y reconnait une flèche pointant vers le bas alors que l’objet décrit pointe vers le haut. L’homme trace une sorte de lettrine qui introduit à une écriture qui nous est inconnue, comme le serait une écriture braille mais visuelle, formée principalement de notations en points et en cercles. On pourrait tout aussi bien dire qu’il dessine, tant le pupitre pourrait tout aussi bien être un chevalet. 

Écrire ou dessiner? On sait que dans le meilleur cas, raconter une histoire par le dessin est un mélange des deux, car chacun de ces modes d’expression apporte un type d’information que l’autre ne peut fournir. Pas un mot, pas un signe verbal ne permet ici la moindre interprétation. Ce dessin sans parole se suffit, et en ce sens on peut dire qu’il est éloquent. Telles sont les images dessinées par Marc-Antoine Mathieu: un dessin familier, des plus classiques, moderne, refroidi, simple, lisible, en noir et blanc sans effets, qui souscrit à tous les codes de la représentation, mais qui échafaude des situations bizarres, ambigües, impossibles à situer de manière claire.

4 Marc-Antoine Mathieu:  Dédales, 2 © Marc-Antoine Mathieu

La quatrième image reprend la structure de la seconde. Elle peut se lire comme un seul grand paysage, ou comme la succession de cases indépendantes. On y voit le petit anonyme se servir d’un livre comme on le ferait d’un deltaplane, afin de franchir une construction qui serpente vers l’infini, aussi spectaculaire que la Grande Muraille de Chine, ou le mur d’Hadrien. Le vent souffle, l’homme en perd son chapeau. Ce que confirment les cases du bas où, dévêtu de son manteau (dans la poche duquel se trouve encore un livre), il s’est alité, endormi en tenant un autre livre en main. Sous l’effet du vent, ce livre en perd ses images. Elles s’envolent, les pages d’abord, chaque case ensuite, comme autant de cerfs-volants libérés de leurs amarres terrestres. Le plus intrigant reste à venir: aucune trace, aucune figuration ne peuple ces images qui restent désespérément vides! Comment lire un livre qui n’est pas écrit, ou une bande dessinée sans dessin? 

5 Marc-Antoine Mathieu:  Dédales, 2 © Marc-Antoine Mathieu

La cinquième image le confirme. La page blanche reste à composer. L’auteur est un dessinateur, puisqu’il se tient devant une table à dessin sur laquelle se trouvent quelques outils, un crayon, une plume, une gomme. La tâche qui l’attend est énorme. Comment ne pas se sentir dérisoire devant pareille solitude, et semblable désert d’immensité sombre et silencieux? Et pourtant, il faut y aller. C’est le statut du créateur, un myrmidon pas à la hauteur du monde qui l’entoure. Il lui revient pourtant de donner vie et de nourrir cette page blanche, seul point de lumière dans l’obscurité. Si tout se déroule au mieux, un jour, cette surface blanche deviendra l’image que vous avez sous les yeux. 

Tout ceci est une fiction, bien sûr, car ces images ont été créées par Marc-Antoine Mathieu à des moments différents, dans des contextes et des buts différents. Seul le hasard du dossier de présentation permet leur association! Mais, comme l’ensemble se réunit sous la bannière unique Dédales, 2, il devient raisonnable de jouer le jeu. 

6 Marc-Antoine Mathieu:  Dédales 2, © Marc-Antoine Mathieu

Il ne faut pas pour autant oublier que cette belle exposition est conçue par un créateur aux talents multiples: scénographe, plasticien autant que auteur de bandes dessinées, toutes ces pratiques se nourrissant les unes les autres. On ne peut mieux dire que ces quelques lignes rédigées par Cécile Angelini: « C’est donc à une forme d’errance qu’une fois de plus Marc-Antoine Mathieu nous convie, dans cette exposition inédite s’étendant sur plus de 1000 m2, composée d’installations visuelles et sonores, de vidéos, de peintures et de planches originales de bande dessinée: le spectateur est invité à parcourir les méandres de ce monde bigarré, où règnent les paradoxes, dont la particularité est de brouiller la frontière entre le réel et son double (…) Marc-Antoine Mathieu est sans doute le plus conceptuel des créateurs du 9e art. Il ne livre pas seulement des scénarios haletants et de superbes illustrations, il propose une réflexion méta sur la bande dessinée comme médium et sur le livre comme support. ».

Marc-Antoine Mathieu: Dédales, 2
Huberty & Breyne Gallery
Place du Châtelain 33
1050 Ixelles
Du 10 septembre au premier octobre
Du mardi ou samedi de 11 à 18 heures
http://www.hubertybreyne.com

,

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.