Ni Dieu ni maître! Arts et anarchie, de Courbet à Banksy


Cette exposition à Roubaix se propose d’explorer les liens entre la pensée anarchiste et les arts, du 19e siècle à la période contemporaine. Premier mouvement à contester toute forme d’autorité, creuset d’une vision intersectionnelle des luttes, d’une critique de l’impérialisme, et des effets du capitalisme sur les hommes et sur la nature, l’anarchisme a été à l’avant-garde de questionnements toujours actuels. Par leur foisonnement, leur plasticité et par la place qu’elles réservent à la liberté de l’artiste, les idées libertaires ont séduit. L’anarchisme, pensée sans dogme, divers dans les formes qu’il adopte et dans les moyens qu’il promeut, se réinvente dans chaque pays où il essaime et à chaque époque qu’il traverse. L’anarchisme mêle toutes les disciplines, et ne cesse d’infuser de nouveaux courants culturels, de Mai 68 au punk, voire le Street Art.

Gustave Courbet, Pierre-Joseph Proudhon, 1865 © GrandPalaisRmn (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Pierre-Joseph Proudhon est né en 1809, au moment où la Révolution industrielle en France s’y développe. La société se bouleverse, et l’intellectuel autodidacte, issu du milieu ouvrier, analyse les transformations et leurs conséquences en temps réel. Il suggère des pistes menant à des solutions. Proudhon, travailleur infatigable, publie une soixantaine d’ouvrages qui font de lui un sociologue, un homme politique, un philosophe, un économiste, un journaliste et un polémiste. Ses idées l’amènent à côtoyer de grandes figures intellectuelles de son temps, dont Charles Fourier, Pierre Leroux et Karl Grün. Proudhon et Courbet se rencontrent à Paris en 1847, et une amitié durable naît de leur même origine franche-comtoise, de leurs idées anarchistes, du rejet des élites et du rôle social de l’art. Dans Du principe de l’art et de sa destination sociale, on trouve cette formule: ‘L’art ne s’est occupé jusqu’à présent que des dieux, des héros et des saints: il est temps qu’il s’occupe des simples mortels’.

Louis Tinayere, Portrait de Louise Michel à la tribune, 1882 © Paris Musées / Musée Carnavalet-Histoire de Paris

Louise Michel (1830-1905) est à la fois théoricienne, philosophe, écrivaine et femme d’action pragmatique. Institutrice sensible aux questions liées à l’éducation, elle met en lumière la relation entre le pédagogique et le politique. Elle fait donc partie de cette première vague du féminisme qui revendique le droit à l’éducation pour les femmes et les filles ainsi que le droit de vote et l’amélioration notoire des conditions de travail. Anarchiste militante, Louise Michel se bat pour toujours plus d’égalité, partout, et prend une part active à la Commune de Paris en 1870-71. Ses divers combats contre les pouvoirs institutionnels incluent aussi celui pour le bien-être animal, notamment en dénonçant l’exploitation des bêtes de somme.

Félix Vallotton, L’Anarchiste, 1892 © Roubaix, La Piscine-Musée d’art et d’Industrie André Diligent

Du côté des artistes visuels, on retient Félix Vallotton (1865-1925), anarchiste, dont les premières gravures sur bois traitant de la situation sociale étonnent le microcosme parisien et le marché d’art international. La promesse d’une carrière confortable le mène toutefois à poursuivre un chemin avec moins de risques en se bâtissant une carrière plus conventionnelle.

Gustave Henri Jossot, Mort aux vaches, 1899 © Collection Michel Dixmier

De son côté, frondeur et rétif à toute autorité dès sa prime enfance, Jossot (1866-1951) débute par le dessin de presse. Il est un des premiers dessinateurs de L’Assiette au Beurre en 1901, où il dénonce les abus du patronat, de la bourgeoisie, de la police et de l’armée, du gouvernement, du colonialisme, de l’hypocrisie des mœurs, et surtout de la séparation de l’Église et de l’État.

Théophile-Alexandre Steinlen, Le chat noir, Gaudeamus, 1890 © Genève, Association des amis du Petit Palais

La popularité de Steinlen (1859-1923) s’est construite à partir de son amour des chats. Ses affiches pour les Tournées du Chat Noir restent dans les mémoires, et occultent l’autre versant de son œuvre qui se nourrit de l’espace public comme lieu des conflits sociaux, où les exploités semblent plus écrasés que révoltés. Ici, son chat, toutes griffes dehors, monte aux barricades, brandissant un drapeau rouge. Pour rappel, Gaudeamus igitur signifie Réjouissons-nous donc, et ce chant du 18e siècle est aujourd’hui considéré comme étant l’hymne international des étudiants. En 1902, Steinlen milite pour la constitution d’un syndicat des artistes peintres et dessinateurs.

Almanach de la Révolution, 1903 © Collection Michel Dixmier
Jules Grandjouan, Le vol des quinz’ mill’, affiche pour le Comité révolutionnaire antiparlementaire, 1910 © Collection Michel Dixmier

Grandjouan (1875-1968) est avant tout un dessinateur de presse au service de ses convictions syndicalistes révolutionnaires, car il considère les ouvriers comme autant d’esclaves modernes. Il restera toutefois incontournable dans l’histoire de l’affiche pour avoir innové en matière d’intégration graphique du texte au dessin et à la couleur au sein d’une image.

Atelier de l’Ecole nationale des Arts décoratifs, CRS, juin 1968, Affiche sérigraphiée © Collection Michel Dixmier

Si la sérigraphie est un procédé millénaire, né en Chine, il ne s’impose en Occident qu’avec les artistes du Pop’art dans les années 1960. Simple et rapide, la sérigraphie permet le tirage de nombreux exemplaires. Le graphisme étant limité par les contingences techniques, l’efficacité dépend de la traduction visuelle de l’idée, brute, sans trop de nuances… ce qui n’est jamais simple, mais dont se sont acquittés avec efficacité les collectifs d’étudiants en art lors des événements de mai 1968.

Anarchy in the U.K, Sex Pistols, 1977, Pochette vinyle, design Jamie Reid. Collectors Boutique, Mons-en-Baroeul
London Calling, 1979, The Clash, Pochette vinyle, design Ray Lowry et Pennie Smith. Collectors Boutique, Mons-en-Baroeul

La musique anglo-saxonne est peut-être celle qui incarne le mieux ce désir libertaire des années 1970, notamment avec les Sex Pistols et The Clash. Il est à noter que dans les deux productions graphiques présentées ici, la photo est volontairement utilisée pour ses imperfections, comme en témoigne la photocopie de mauvaise qualité, ou la pauvre définition associée au flou. Chez les Sex Pistols, la typographie apporte sa note déjantée en contrariant toutes les normes que l’on prône dans les écoles, tandis que chez The Clash l’image montre un guitariste sur scène en train de briser son instrument. Il est intéressant de savoir qu’à cet instant Paul Simonon, membre du groupe, était surtout frustré des piètres réglages de sa basse. Il s’est opposé — en vain — à l’utilisation de cette photographie.

Gilles Caron, Rue Saint-Jacques, Paris, 10 juin 1968 © Dépôt de la Fondation Caron

Par rapport à ce qui précède, le document signé Gilles Caron semble bien propret. La fête est finie, la chienlit est rentrée chez elle et il ne reste qu’un tas de détritus où flotte le drapeau noir adopté par le mouvement anarchiste, symbole de mort et de rébellion évoquant le deuil des libertés.

Peter Pontiac et Guy Colwell, Couverture d’Anarchy Comics, n°3, 2014, Éditions Stara, Centre international de recherches sur l’anarchisme © 1981 Peter Pontiac

Le mouvement Underground se fonde sur une culture alternative, expérimentale et d’avant-garde, en marge des circuits commerciaux officiels et traditionnels. Il fait grand usage des graffiti, des stencils et des fanzines, ces moyens d’expression pauvres et bon marché. Ces publications permettent toutefois de véhiculer les idées et les images en grand nombre, à peu de frais, dans un format accessible qui circule et s’échange facilement. Aujourd’hui, les smartphones et autres réseaux sociaux prennent le relais.

Léon Frederic, Le peuple verra un jour le lever du soleil, 1890-1891 © Propriété de l’État belge

Face à ce foisonnement, cette rage et cette énergie, l’art de la peinture semble bien en peine pour se mettre à niveau. En cause, les connivences séculaires au service des nantis au sommet de la hiérarchie sociale, et le médium, froid, lent, compliqué à mettre en œuvre.

Avec ses panneaux horizontaux encadrant la scène verticale, ce tableau de Léon Frédéric, peint en 1891, pourrait être un triptyque tel qu’on les trouve dans les églises. L’ambiguïté iconographique de ces panneaux extérieurs est réelle: s’agit-il de jeunes profanes ou d’angelots? L’équivoque se prolonge par le titre Le peuple verra un jour le lever du soleil, dont le futur rappelle la promesse religieuse d’une vie heureuse après la mort.

Paul Signac, Au Temps d’Harmonie, esquisse, 1893. Collection particulière
Paul Signac, Le Démolisseur, 1897-1899 © GrandPalaisRmn (Musée d’Orsay) / Stéphane Maréchalle

Signac lui-même, à la fois peintre classique et anticonformiste convaincu, hésite à trancher. Impressionniste à tendance scientifique, en insistant sur le fait que la science n’est qu’un outil au service de l’artiste et qu’elle ne limite en rien sa créativité, il est de fait le théoricien du néo-impressionnisme, qui donne naissance au pointillisme et au divisionnisme. Dans le même temps, l’artiste est attiré par les idées anarchistes et, fidèle à ses conceptions internationalistes, il se désole du ralliement de nombreux anarchistes à l’Union sacrée par laquelle les Français présentent un front uni lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Maximilien Luce, Usines près de Charleroi, 1897 © GrandPalaisRmn (Musée d’Orsay) / Stéphane Maréchalle
Maximilien Luce, L’Échafaudage ou Le Drapeau rouge, 1910 © Roubaix, La Piscine-Musée d’art et d’Industrie André Diligent

Ce même tiraillement s’observe aussi chez Maximilien Luce, qui hésite entre la prolongation de l’histoire de la peinture via l’impressionnisme, et la dureté des sujets qui appellent un traitement radicalement autre, novateur.

18 Aristide Delannnoy, Les Invalidations, 1901 © Roubaix, La Piscine-Musée d’art et d’Industrie André Diligent

Bien que passionné par la peinture dès l’adolescence, Aristide Delannnoy se consacre à la caricature et au dessin de presse pour des raisons alimentaires, publiant dans nombre de journaux antimilitaristes et libertaires. On retient surtout sa condamnation à la prison en 1908 — assortie d’une amende considérable pour avoir représenté un général en boucher au tablier maculé de sang. La corporation tout entière en est ébranlée, au point de pratiquer désormais l’autocensure.

Jean Tinguely, Pjotr Kropotkin, Philosoph, 1988, Fourche d’une planche de surf, roue en bois, pièces de ferraille, baril à huile, palette europe, câbles élastiques, moteur électrique © Museum Tinguely, Bâle. Photo Daniel Spehr

Jean Tinguely conçoit des machines… qui ne servent à rien. Il faut préciser, encore, que ces machines se bricolent à partir de la récupération de matériaux usagés, et que les grincements, chuintements, gémissements et craquements de toutes sortes font de ces machines d’étonnantes sources de bruits inhabituels et dissonants. L’anarchie y est autant visuelle que sonore. En 1960, au happening du vernissage de l’expo Hommage à New York, sous les regards incrédules, il propose une machine qui s’autodétruit! ‘Cela ne fonctionne qu’en se détraquant’ énoncent vers la même époque Deleuze et Guattari, qui observent que les flux de la vie et du désir ne fonctionnent pas comme une construction bien huilée et prévisible, mais par des ratés, du hasard, des interruptions et des bifurcations, des déséquilibres, des pannes. Toutes ces choses fondent le travail de Tinguely, ce qui en fait un inventeur majeur de l’art de la seconde moitié du 20e siècle.

La visite de l’exposition terminée, il se confirme que l’anarchisme ne se limite pas au chaos et à la violence dans son rejet du principe de l’autorité institutionnelle, avec ses implications sociales, économiques, artistiques, relationnelles. Au contraire, en interrogeant le rapport au pouvoir, à la liberté, à la politique, à la solidarité et au sens du collectif de nos sociétés contemporaines, l’anarchisme imagine dans chaque domaine des solutions créatives et concrètes où l’individu ne perd pas le sens de sa vie afin de la gagner. Pour autant, il faut toujours garder en tête deux réflexions de Winston Churchill: ‘Le meilleur argument contre la démocratie est un entretien de cinq minutes avec un électeur moyen.’ Et encore: ‘La démocratie est le plus mauvais de tous les systèmes, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire.’

Ni Dieu ni maître ! Ni Dieu ni maître ! Arts et anarchie, de Courbet à Banksy
La Piscine – Musée d’art et d’Industrie André Diligent
23, rue de l’Espérance, 59100 Roubaix
Du 10 octobre 2026 au 24 janvier 2027
Du mardi au vendredi de 11 à 18h
Le vendredi, nocturne gratuite de 18 à 20h
Les samedi et dimanche de 13 à 18h
Fermé les lundis et jours fériés
https://www.roubaix-lapiscine.com/exposition/ni-dieu-ni-maitre-arts-et-anarchie-de-courbet-a-banksy/

L’exposition est co-produite avec le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon qui l’accueillera du 27 février au 4 juillet 2027. Elle sera ensuite présentée au musée Ziem à Martigues du 18 septembre 2027 au 31 janvier 2028

, , ,

Une réponse à “Ni Dieu ni maître! Arts et anarchie, de Courbet à Banksy”

  1. Le CRS à la matraque est une sérigraphie de Carelman. Toujours le rappeler. Cf. Papiers Nickelés n° 18 avec une cinquantaine de variantes.

    A noter les 4 planches de  »Cronstadt » de Vony et moi-même.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *