Picasso, un délinquant de l’art


Pablo Picasso est un mythe. Il représente à lui tout seul le mystère de l’art contemporain, lequel semble avoir échappé à la compréhension populaire il y a un bon siècle déjà. Pour le cinquantième anniversaire de son décès, pas moins de 42 expositions sont organisées de par le monde, dont celle de Bruxelles en partenariat avec le Musée national Picasso-Paris, ce qui se fait de mieux en la matière.

Pablo Picasso, Nu au bouquet d’iris et au miroir, 1934 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Mathieu Rabeau

Né en 1881 à Malaga, l’artiste espagnol est un enfant prodigue: il peint ses premiers tableaux à l’huile vers sept ou huit ans; à douze ans il dessine aussi bien que la plupart des grands maîtres de la Renaissance. À 15 ans il exécute en une seule journée l’épreuve d’entrée à l’Académie de Barcelone, alors que les autres candidats ont besoin d’un mois pour la réaliser. Le reproche souvent entendu: « Il ne savait pas dessiner » est donc infondé. Picasso est au contraire un des plus grands virtuoses du 20e siècle. Il faut donc chercher ailleurs les raisons de la particularité de son oeuvre.

À vingt ans, avec la Période bleue, l’artiste a déjà trouvé un style propre. Les oeuvres de cette époque se caractérisent par des scènes de misère, de drame, de vieillesse. Faire appel au négatif, on le sait, est un des ouvre-boîtes de la compassion humaine. Trois ans plus tard, Picasso s’installe à Paris où il rencontre Fernande, sa première muse. Désormais, ses tableaux illustrent l’amour, la mélancolie, les maternités, et le cirque avec ses arlequins et ses clowns. Le bleu vire au rose. Mais qu’ils soient bleus ou roses, ces tableaux restent une peinture d’émotions. Or, Picasso sait que la peinture n’est pas une affaire de contenus sentimentaux, aussi il opte pour Période bleue et Période rose, qui indiquent combien l’artiste privilégie déjà les éléments picturaux au détriment des sujets représentés.

Pablo Picasso, L’Arbre, 1907 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Adrien Didierjean

La tendance se précise entre 1907 et 1914, quand l’artiste découvre l’art africain, qui lui apprend que l’art est avant tout dans la suggestion, plus importante que la représentation. Cette constatation est déterminante. Elle s’amplifie avec la rencontre de Georges Braque, lui aussi amateur d’art africain, et qui au même moment peint le paysage de l’Estaque, près de Marseille. L’assemblage des toits rougeâtres vus d’une colline avoisinante devient peu identifiable, et ressemble à une série de petits cubes: le cubisme est né. Braque et Picasso se stimulent l’un l’autre, et leur émulation produit des centaines de tableaux. Toutefois, les raisons qui motivent les deux hommes sont bien différentes. Braque caresse du regard, dans la douceur de l’intimité, tandis que Picasso cogne jusqu’à ce que le sujet vole en éclats, puis peint les débris. « Chez moi, le tableau est une somme de destructions » dira-t-il.

L’alchimie prend vite entre ces deux créateurs que tout oppose. Autant Picasso est hyperactif, expansif, démonstratif, volubile, féru de relations sociales, prend de l’espace et génère du bruit, autant Braque vit sur un mode d’intériorité. Le respect mutuel les pousse à travailler dans le même atelier, où ils se lancent des défis, au point où l’on évoquera « la cordée Braque-Picasso ». Dans ce contexte d’inventions en train de changer le cours de l’art du 20e siècle, qui fait quoi? Il semblerait que Braque apporte les intuitions, des voies inexplorées, alors que Picasso les développe immédiatement de manière radicale, encore jamais entreprise dans le champ pictural.

Pablo Picasso, Projet pour une construction: guitare, bouteille et verre, 1913 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Adrien Didierjean

Picasso agit de même avec ses pairs qui ont l’imprudence de lui ouvrir les portes de leur atelier. Le roublard espagnol voit plus vite, et mieux, le potentiel des recherches d’autrui. Il leur en chaparde immédiatement le suc… souvent en mieux. Ceci explique, pour une part, la diversité de son oeuvre, et sa capacité constante de renouvellement, au point que l’on en arrive à parler de cannibalisme pictural. Le pirate Picasso minimisera la portée de son comportement, en énonçant le fameux « Je ne cherche pas, je trouve », laissant subodorer que les autres cherchent trop longtemps sans vraiment trouver. Il n’est donc pas étonnant, dès lors, que ses collègues artistes auront à cœur de vérifier que les portes de leurs ateliers soient verrouillées à double tour quand la visite de leur confrère Picasso est annoncée. Pour Picasso, son attitude n’a rien de répréhensible, d’autant que les artistes sont toujours les enfants de ceux qui les précèdent. Alors, un peu plus tôt, ou un peu plus tard… C’est ainsi que Picasso relit à sa manière les grands prédécesseurs de l’histoire de l’art quand ils remettent en cause la sacro-sainte idée de représentation. On songe à Diego Vélasquez, Paul Cezanne et Édouard Manet, entre bien d’autres. Dès lors, où tracer la limite entre le détournement, le plagiat, l’emprunt plus ou moins conséquent, et la féconde inspiration créatrice?

Pablo Picasso, Guitare et bouteille de Bass, 1913 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Adrien Didierjean

La liste des inventions du tandem Braque et Picasso est bien longue, puisque à peu près n’importe quel fragment étranger au monde habituel des tableaux peints à l’huile peut convenir, par exemple divers échantillons de papiers des découpes de journaux, des pochoirs, du faux bois et des imitations de marbre, des cordes de guitare, des cartes à jouer, du sable mélangé au pigment, ou de la sciure de bois, etc. Picasso en retient une intuition capitale qui lui servira de référence jusqu’à la fin de ses jours: avant d’être une représentation, un tableau est d’abord un objet, avec un poids, des matières et plusieurs dimensions. « Je mets dans mes tableaux tout ce que j’aime. Tant pis pour les choses, elles n’ont qu’à s’arranger entre elles ».

Picasso joue. Il fixe les règles du jeu sans tenir compte le moins du monde des protocoles académiques, ou celles des conventions séculaires. Il faut prendre avec le plus grand sérieux ses déclarations: « Je suis sérieux comme un enfant qui joue », et « On met longtemps à devenir jeune », car l’enfant qui joue invente en fonction de là où son imagination le mène. Sa première règle est qu’il n’y a pas de règle. Le monde qu’il invente possède sa propre logique, parfois variable, souvent éloignée, voire contradictoire d’avec celle du monde raisonnable des adultes: « Un atelier de peintre doit être un laboratoire ». L’analogie de comportement avec le petit chimiste qui prospecte hors des sentiers balisés semble pertinente: Picasso manipule, réalise des expériences sans jamais en référer aux modes d’emploi ni aux contre-indications, et peu lui chaut le résultat. Il est vrai que triturer des éléments picturaux est nettement moins dangereux. Mais le comportement et le processus sont pareils.

Pablo Picasso, Les baigneurs: l’homme-fontaine, 1956 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Mathieu Rabeau
Pablo Picasso, Guitare et compotier, 1920 © MRBAB Bruxelles / Picasso Administration c/o SABAM Belgium 2022. Photo: Photo d’art Speltdoorn & Fils
Pablo Picasso, Figure, 1948 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Adrien Didierjean

Vite lassé, Picasso passe à autre chose, à ce que l’on appelle une autre période. Cela ne lui suffit d’ailleurs pas. Il s’ébrouera avec la même innocence dans d’autres pratiques, comme la céramique, la sculpture, le bas-relief, le dessin, les costumes et les décors de théâtre, la gravure, la fresque, etc. Puisqu’il joue sans arrêt, la production de Picasso est pléthorique: ne parle-t-on pas de 50.000 oeuvres de tous genres produites en plus ou moins 75 années de vie active, y compris les milliers de dessins brûlés l’hiver pour se chauffer au début de sa carrière, quand il n’avait pas le sou? Comme l’artiste ne pouvait jeter un clou, ou s’empêcher de ramasser un bout de métal sur le sol car cela pourrait toujours servir de départ à une invention, il a déménagé de château en château, une dizaine de fois, quittant l’un pour l’autre lorsque l’espace commençait à faire défaut. De là la déclaration: « Donnez-moi un musée et je le remplirai ». Sa faculté d’oubli étonne, tant il entame chaque nouvelle journée sans mémoire du passé.

Les tenants des normes voient dans cette œuvre un sacrilège pictural, et du n’importe quoi. De leur point de vue, ils ont raison. Mais de leur point de vue seulement, car ce dernier reflète et impose des coutumes culturelles, qui à la longue sont devenues des lois inamovibles, quasi divines, que l’on ne songe même plus à interroger. Picasso n’en a cure, et travaille sans se soucier des conséquences quant à l’aspect de ses tableaux et de ce que l’on en pense. Son attitude ne concerne pas seulement sa pratique picturale: il se comporte ainsi dans la vie, par exemple vis-à-vis de ses compagnes successives qu’il rejette dès que la lassitude, puis l’habitude, s’installe. Peu d’entres elles sortiront indemnes de l’aventure, car Picasso n’a pas plus de respect pour autrui que pour les normes artistiques ou sociales.

Pablo Picasso, La cuisine, 1948 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Mathieu Rabeau

Picasso — qui, à quinze ans déjà, fréquentait les bordels — obéit à sa pulsion animale, comme la créature mythique qui pourrait lui servir de totem: le taureau. Le minotaure, ce monstre hybride à tête humaine sur corps animal, est mi-dieu mi-homme, puisque fils de Poséidon. Se mesurer en combat avec le taureau est aujourd’hui encore une prouesse bien vivace, comme en témoigne la corrida. Picasso en était féru, et en a dessiné des centaines, et n’a pas hésité une seconde lorsque Tériade et Albert Skira lui ont proposé la couverture du premier numéro de leur nouvelle et luxueuse revue intitulée fort opportunément Minotaure. Le taureau ne s’embarrasse pas de nuances, sa force brutale charge, viole, détruit. Il est la métaphore de la tyrannie sanguinaire, voire de la débauche et de la luxure. Comme la créature du labyrinthe, jamais rassasié, il n’écoute que ses pulsions. Picasso a besoin d’un apport régulier de chair fraîche, car « Tout l’intérêt (de l’art) se trouve dans le commencement. Après le commencement, c’est déjà la fin ».

Picasso copierait la pulsion vitale de la nature, non pas dans ses formes, mais dans son processus, ce qui l’a poussé à dire: « La peinture, ce n’est pas copier la nature mais c’est apprendre à travailler comme elle ». Cela signifierait que pendant des générations, les artistes ont passé leur temps à copier, hantés par le mot de Blaise Pascal: « Quelle vanité que la peinture qui attire l’attention par la ressemblance des choses, dont on n’admire point les originaux ». Picasso interroge cette méthode qui suppose un avant et un après, ce qui exige un modèle préalable et sa reproduction postérieure. Alors que ses prédécesseurs transformaient le soleil en un point jaune, Picasso transforme un point jaune en soleil. Tout est là. Filou certainement, pervers peut-être, Picasso nous leurre, car s’il bidouille en effet n’importe quoi sur sa toile, il prend grand soin d’ajouter, ici et là l’un ou l’autre détail plus ou moins réaliste qui ferait croire quand même à l’antériorité d’un sujet, ici un bout d’œil, là l’amorce d’un pied, ailleurs quelques fragments de doigts. Reste à trouver un titre, un leurre.

Pablo Picasso, Guitare, 1913 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Mathieu Rabeau
Pablo Picasso, Violon et feuille de musique, 1912 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Adrien Didierjean

Cela suffit pour que l’on tombe dans le panneau, car le cerveau est ainsi fait qu’il recompose immédiatement toute information selon ce qu’il connaît déjà. Voilà la force des habitudes contre lesquelles Picasso œuvre, et qui lui permet de remplacer indifféremment le jaune par du vert, et le bleu par du rouge. Il est remarquable que, aujourd’hui encore, nombre d’exégètes s’évertuent à raconter qu’une image de Picasso est d’abord une représentation, déformée, abîmée, dont on retrouve ici et là l’un ou l’autre fragment figuratif.

« On croit faire un portrait, mais on fait un tableau.». Picasso aime à laisser croire qu’il est un peintre figuratif qui flirte avec l’abstraction. Il n’en est rien, car cet illusionniste mystificateur est d’abord un peintre qui utilise sa palette et sa toile comme terrain de jeu, et ensuite berne son monde avec l’un ou l’autre détail réaliste, puis un titre. Ce procédé d’inversion est aussi simple et aussi magique que l’œuf de Christophe Colomb.

Pablo Picasso, Musicien, 1972 © Succession Picasso – SABAM Belgique 2022 / RMN – Grand Palais (MnP – Paris) / Photo: Adrien Didierjean

Picasso & Abstraction
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
En partenariat avec le Musée national Picasso-Paris
Rue de la Régence 3, 1000 Bruxelles
Du 14 octobre 2022 au 12 février 2023
Du lundi au vendredi de 10 à 17h
Samedi et dimanche de 11 à 18 h
info@fine-arts-museum.be
https://www.fine-arts-museum.be/fr/expositions/picasso-abstraction

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