Raphael: Sublime Poetry


Raphael: Sublime Poetry est la première exposition d’envergure consacrée à Raphaël aux États-Unis, au Metropolitan Museum of Art à New York. Elle réunit plus de 170 chefs-d’œuvre et trésors rarement exposés, révélant ainsi la créativité extraordinaire de l’artiste. Il est exceptionnel aussi de voir réunis autant de dessins. Ces peintures, tapisseries et dessins proviennent de collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis, et beaucoup de ces oeuvres sont présentées ensemble pour la première fois.

Cette exposition met particulièrement en lumière la représentation des femmes par Raphaël, l’utilisation de modèles féminins nus, et les représentations de la Vierge à l’Enfant. D’autre part, on explore les récentes découvertes scientifiques réalisées grâce aux technologies de pointe. Voici une occasion unique de découvrir un des artistes qui a réellement contribué à façonner l’histoire de l’art.

Raphaël, étude de figures et ébauche d’un sonnet de Pétrarque, 1509-11 © Ashmolean Museum of Art and Archaeology, University of Oxford / Metropolitan Museum of Art (MET), New York
Jan van Tieghem et Frans Gheteels, d’après Raphaël, tapisserie, Saint Paul et Saint Barnabé à Lystra, vers 1440-1450 © Patrimonio Nacional, Colecciones Reales, Madrid / MET, New York
Vatican, Chapelle Sixtine, tapisseries de Raphaël in situ © Vatican, Direzione delle Telecomunicazioni e dei Sistemi Informatici

Né en 1483, Raphaël meurt en 1520, le jour de son trente-septième anniversaire. Mourir jeune, en pleine gloire, d’une vulgaire piqûre de moustique qui provoque la malaria, voilà qui frappe les imaginations! Peintre à succès, coqueluche des puissants, il est protégé par Frédéric III, duc d’Urbino, par le pape Jules II, et par son successeur Léon X de Médicis, entre autres. Ces souverains détiennent les clés de la renommée en cette période d’avant les médias, et abreuvent le peintre de commandes prestigieuses, notamment pour le Vatican.

Raphaël, La Dame à la licorne, 1505-1506 © Galerie Borghèse, Rome / MET, New York
Raphaël, Têtes et mains de deux Apôtres, 1519-1520 © Ashmolean Museum of Art and Archaeology, University of Oxford / Metropolitan Museum of Art (MET), New York

De son vivant déjà, Raphaël était considéré comme étant un mythe, un modèle de perfection quel qu’en soit le critère. Beau comme un dieu, à 17 ans le jeune prodige signe un premier contrat qui fait de lui un magister (un maître d’œuvre) n’ayant plus rien à apprendre des savoir-faire techniques que doivent maîtriser les artisans avant de prétendre au statut d’artiste. Comme Picasso plusieurs siècles plus tard, Raphaël est un de ces rares artistes à comprendre mieux et plus vite que ses pairs le sens de l’histoire de l’art en marche, car il pressent très vite les innovations à apporter. Comme Picasso, Raphaël ne cherche pas, il trouve.

Raphaël, Portrait of Baldassarre Castiglione, 1514-1516 © Musée du Louvre, Paris / MET, New York
Raphaël, étude de draperie d’un personnage debout pour la dispute, Salle de la Signature, Vatican, Rome, 1509-11 © Ashmolean Museum of Art and Archaeology, University of Oxford / Metropolitan Museum of Art (MET), New York

Virtuose accompli, Raphaël apprend auprès du Pérugin la gestion implacable du produit artistique — sa petite entreprise comptera jusqu’à cinquante assistants — ainsi que les entregents indispensables à la réussite sociale dans ce monde ultra-compétitif. Aujourd’hui on parlerait de marketing. Mais tout ceci ne serait pas encore suffisant si l’oeuvre n’était nourrie de l’intérieur par une poétique qui dépasse n’importe quelle dimension du Savoir et de la Culture, et qui l’ancre au plus profond d’un vécu qui concerne l’ensemble des humains.

Raphaël, L’Annonciation, carton préparatoire pour la scène de gauche de la prédelle du retable d’Oddi 1502-1503 © Musée du Louvre, Paris, Département des Arts Graphiques / MET, New York

En art, une des grandes inventions de la Renaissance en Italie vers le 15e siècle, est un ensemble de techniques picturales destinées à représenter les trois dimensions de l’espace sur une surface plane: la perspective. À première vue, cela ressemble à la réalité quotidienne objectivable. Mais la perspective est monoculaire, fixe, et plane, tandis que notre appareil de vision est bioculaire, instable et en trois dimensions. Le regard des peintres étant leur premier outil de travail, les meilleurs d’entre eux savent les limites d’une recette arbitraire promue comme outil scientifique universel. Ce dessin préparatoire de Raphaël obéit strictement à ce qui deviendra un dogme de l’intégrisme artistique et seul critère de qualité, mais…

Raphaël, L’Annonciation, carton préparatoire pour la scène de gauche de la prédelle du retable d’Oddi 1502-1503, détail © Musée du Louvre, Paris, Département des Arts Graphiques / MET, New York

Dès qu’il s’agit de capter un paysage complexe, un ensemble non imaginé par la rationalité humaine, comme une rivière ou un chemin qui serpente, des collines boisées, ou le grouillement d’une ville, la perspective doit bien s’avouer insuffisante. Comment rendre le vol d’un oiseau, ou un saint imaginaire dans le ciel à partir d’une proposition mathématique rigide? La perspective, érigée à partir de blocs minéraux lourds, stables, qui ne connaissent que la verticale et l’horizontale, est bien incapable de figurer les flux incessants de la vie. Et c’est précisément là que conduit le regard lorsqu’il est guidé par la poétique de Raphaël. Pour en revenir à l’image complète, l’observateur attentif aura remarqué que le dessinateur accorde 60 pour cent de la surface de son projet à l’espace situé à gauche, là où déboule un ange, cette autre créature aérienne et fluide. Raphaël rêve de lignes de fuite non soumises à la pesanteur des choses terrestres et humaines.

Raphaël, L’extase de sainte Cécile avec saint Paul, Jean l’Évangéliste, Augustin et Marie-Madeleine, 1515-16 © Polo Museale dell’Emilia Romagna, Pinacoteca Nazionale, Bologne / MET, New York

L’extase de sainte Cécile raconte la félicité qui submerge cette jeune aristocrate qui aurait entendu une musique céleste au moment de son martyre. Ce bonheur total rend dérisoires les plaisirs de la vie mondaine, symbolisés par des instruments de musique profane brisés et jetés à terre. Ce tableau, souvent considéré comme l’un des chefs d’œuvre de Raphaël, ignore toute perspective. Qu’importe, elle aurait été rendue caduque par le chaos d’objets brisés sur le sol parmi les cailloux et la poussière. Il est inutile encore de chercher l’ordre perspectif parmi les personnages où même le corps de Cécile se déhanche et s’infléchit, ou dans la déchirure du ciel et moins encore parmi les bribes de paysage servant de décor.

Raphaël, L’extase de sainte Cécile avec saint Paul, Jean l’Évangéliste, Augustin et Marie-Madeleine, dessin préparatoire, 1514 © Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris / MET, New York

La comparaison entre le tableau final et le dessin préparatoire est sans équivoque, l’esquisse s’accommodant encore d’un certain ordre, tandis que l’image finale va bien plus loin dans la dé-organisation, mot à prendre au pied de la lettre. La différence se lit aussi dans les regards: Marie-Madeleine abandonne le ciel et fixe désormais le spectateur, tandis que Paul, songeur, dubitatif peut-être face à un tel détraquement, regarde vers le bas et semble consterné à la constatation de toute cette science réduite en morceaux. Cécile, actrice principale et visionnaire, poète, reste la seule à rêver au monde aérien.

Raphaël, étude pour Vierge à l’enfant, 1507-08 © École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Paris / MET, New York

Ce dessin parle de lui-même: il est inutile de chercher une structure immédiatement claire, lisible et rigide dans cette effervescence digne des bulles de champagne ou d’eau qui bouillonne. Le corps de l’enfant Jésus pressent Bibendum, tant il se constitue de dizaines de petits traits courbes comme autant de fragments sphériques. La surface dessinée se boursouffle de partout, et la perspective n’y peut rien.

Raphaël, Vierge à l’Enfant dans un paysage, avec le petit saint Jean-Baptiste (La Madone d’Alba), 1505 © National Gallery of Art, Washington, D.C / MET, New York

On appelle communément ce tableau La Madone d’Alba pour le différencier des nombreuses variations sur le thème peintes par Raphaël, et qui a longtemps appartenu au duc d’Albe. Qui le croirait: le thème de la Vierge à l’enfant ne fait l’objet d’aucun texte biblique, mais il est plus souvent invité dans l’iconographie de l’art chrétien que celui de la crucifixion. Il est vrai qu’on trouve des Mères à l’enfant dans la plupart des cultures du monde, et ceci bien avant l’ère chrétienne. Ce thème abonde chez Raphaël, qui l’a peint une quinzaine de fois dans sa courte existence.

Tout respire la sérénité dans ce tableau. La mère a interrompu la lecture de son livre, elle se détend et se penche avec tendresse sur les deux gamins qui jouent paisiblement, sans bruit. L’environnement semble tout calme comme il sied à une belle journée sous l’azur dégagé. La végétation, variée sans être foisonnante, pousse et fleurit: il y a de la place pour chacun sous le soleil. Raphaël amplifie la quiétude de la scène par la manière dont il la met en image, par exemple en renonçant aux couleurs extrêmes ou saturées, travaillant à la fois en demi-tons et en demi-teintes fondues, de la façon la plus lisse possible. Peu d’ombres donc dans cette gamme de bleus-verts et verts-bruns lumineux jamais agressifs. Même les rouges tirent en douceur vers la gamme des roses.

Raphaël recourt à ces astuces de métier afin que le spectateur soit transporté dans la délectation d’un monde détaché des contraintes quotidiennes. On se sent léger, en apesanteur, flottant dans l’espace avec l’innocence d’un ange. Le tondo — tableau de format parfaitement circulaire — accroît cette sensation de bulle spatio-temporelle. Raphaël rappelle le temps de la symbiose entre la mère et son enfant; elle fleure bon le paradis sur terre, quoique sans le moindre fruit, défendu, ou pas, sans homme adulte aussi. On y retrouve le schème spatial poétique propre à Raphaël, les volumes d’un monde en passe de s’arrondir. Un monde enceint. Son œuvre se nourrit de la poétique de la bulle gonflée d’air, en opposition avec la rigueur d’organisation de l’époque. La fascination du public pour Raphaël, et pour ce que l’on appelle son génie provient de cette contradiction apparemment incompatible et pourtant heureuse: la rondeur affective installée au coeur d’un système désincarné et mécanique. La surface affectueusement peinte devient une peau, douce, tendre, sans ride, une sensualité sereine, primaire, tactile, hors du temps, un ailleurs dégagé comme l’azur du ciel dont il rêve. Cette exposition porte bien son nom de Poésie Sublime.

Raphael: Sublime Poetry
The Metropolitan Museum of Art
The Met Fifth Avenue
1000 Fifth Avenue, New York, NY 10028
Du 29 mars au 28 juin 2026
Ouvert le lundi, le mardi, le jeudi de 10 à 17h
Vendredi et samedi de 10 à 21h
Dimanche de 10 à 17h
Fermé le mercredi, et le premier lundi du mois de mai
https://www.metmuseum.org/fr/exhibitions/raphael-sublime-poetry

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