Sempé, Infiniment vôtre


Une exposition Sempé en Belgique est toujours un événement. Une exposition Sempé qui présente l’œuvre dans son ensemble, des débuts à la fin, à travers toutes ses thématiques, est un événement rare. Une exposition Sempé où l’on peut voir autant d’originaux est un événement exceptionnellement rare.

Jean-Jacques Sempé, visuel de l’exposition © JJ.Sempé

L’œuvre de Sempé est dans l’air du temps. La médiatisation du Petit Nicolas ne dira pas l’inverse. Et pourtant, ce n’est pas ce que Sempé préférait, car son inclination allait plutôt vers les récits en une seule image. Mais faut-il cracher dans la soupe quand le grand public vous apprécie, même si vous estimez que son admiration ne va pas au meilleur de vous-même? N’est-il pas significatif que le premier visuel de l’exposition proposé par les organisateurs représentait Le Petit Nicolas, mais que Sempé lui-même a préféré une image qui met en avant-plan, littéralement, un monde où bruissent les touches colorées que l’on lit ensuite comme autant de feuilles et de fleurs? Au bord de sa piscine, avant de se dissoudre dans l’eau comme une pastille d’aquarelle, le bonhomme ouvre les bras afin de recueillir l’éther d’un monde sans ombres. Æther, dieu primordial de la mythologie grecque antique, lumière céleste, se traduit ici dans le vocabulaire iconique contemporain. Il ne se passe rien, le temps est suspendu. C’est le bonheur du bruissement du monde à pleins poumons.

Jean-Jacques Sempé, encre de Chine retouchée de gouache, Sud-Ouest Dimanche, 1954 © JJ.Sempé

Dans l’abondance de cette exposition, quelques pans peu connus de l’œuvre sont évoqués. Ainsi, il est délectable de retrouver une dizaine de couvertures sur la soixantaine réalisées pour Moustique, magazine populaire d’actualité et de programmes radio des années 1950. Si leur charme semble désuet, elles témoignent néanmoins du processus créatif de l’auteur. Pour une part, il se fait aider par des contenus apportés par René Goscinny (qui signe du pseudonyme Agostini). En solo, Sempé reprend ses meilleures productions réalisées précédemment pour Paris-Match. Il les adapte ensuite pour devenir des couvertures de Moustique. L’éditeur du magazine belge pressent très vite le potentiel du dessinateur, et lui accorde sa confiance. L’avenir montrera qu’il avait vu juste. Ces reprises méritent qu’on les regarde de près, car elles montrent le travail de retouches et de transformations, par collage ou par effacement sous la gouache blanche. Dans les années 1950, Photoshop n’existait pas encore! Ces remaniements vont toujours dans le sens d’une meilleure efficacité narrative et de la simplicité, car le lecteur doit tout comprendre en un clin d’œil, sans la moindre hésitation, sans la moindre ambiguïté. Quant aux légendes, la musique d’un seul mot peut changer la perception de l’image. Si ces dessins semblent lâchés d’un jet, les originaux montrent qu’il s’agit en fait d’un travail de mise au point, lent et parfois fastidieux.

Jean-Jacques Sempé, couverture du Moustique du 20.05.1956 © JJ.Sempé

C’est parmi ces couvertures hebdomadaires de Moustique qu’apparaît Nicolas, un gamin d’abord aussi anonyme que les autres personnages. L’ami Goscinny en fera vite une série indépendante, promise au plus grand succès éditorial. Après une dizaine d’années, sentant la routine s’installer, Sempé propose Monsieur Lambert, un anonyme dont il dessine le quotidien. Si cette production s’amuse de la répétition de la banalité à tous les étages, Sempé innove en réalisant un récit où la suite des séquences ne fait l’objet d’aucune intrigue, ni de surprise narrative. Les gags s’additionnent les uns aux autres, que l’on pourrait lire dans le désordre sans le moindre désagrément. À l’époque, peu d’auteurs osaient s’aventurer sur ce terrain narratif.

Sempé, couverture pour The New Yorker du 5 septembre 2022, © JJ.Sempé et The New Yorker 

Dérogeant au principe d’une histoire en une image, Sempé propose Marcellin Caillou en 1969. Ce récit de 141 pages raconte comment deux gamins affublés d’un « handicap » se lient d’amitié, et, joignant leurs faiblesses, en font une force où l’amitié permet de vaincre tous les obstacles. L’astuce du scénariste est de choisir des invalidités peu marquées socialement, quoique fortement pénalisantes pour qui en souffre: Marcellin rougit sans raison apparente, tandis que René éternue sans que rien ne déclenche la crise. Trente années plus tard environ, en 1995, Sempé récidive avec Raoul Taburin. Ce fou de vélo que tout le monde admire ne peut avouer un terrible secret: il ne peut tenir sur deux roues sans se flanquer par terre. Sa vie est pourrie, jusqu’à ce qu’il rencontre un photographe, apprécié de tous, mais incapable de manier correctement son outil de travail. Leurs incompétences réunies réaliseront pourtant des miracles. La trame de ces deux histoires, différentes des propositions habituelles de l’auteur, en fait des récits d’exception. Ils ne sont hélas pas représentés ici, mais on ne perd pas au change.

Jean-Jacques Sempé et Patrick Modiano, Catherine Certitude, 1988 © JJ.Sempé et Éditions Gallimard

Car c’est avec le plus grand bonheur que l’on trouve aux cimaises quelques originaux de Catherine Certitude, un roman de Patrick Modiano illustré par Sempé. Comme Marcellin Caillou et comme Raoul Taburin, Catherine Certitude est « handicapée »: elle porte des lunettes. Certes, l’invalidité est peu flagrante aux yeux d’autrui, et c’est bien le problème, car Marcellin, Raoul et la gamine vivent leur infirmité de manière incessante, aigüe comme un caillou dans la chaussure. Les premières lignes du roman sont révélatrices. Le monde vu par les prothèses visuelles est dur, précis, tel qu’il est. Sans lunettes, « Les contours des gens et les choses perdaient leur acuité, tout devenait flou, les sons eux-mêmes étaient de plus en plus étouffés. Le monde, quand je le voyais sans lunettes, n’avait plus d’aspérités, il était aussi doux et aussi duveteux qu’un gros oreiller contre lequel j’appuyais ma joue, et je finissais par m’endormir. ». Tandis que la vraie vie (avec lunettes) est faite de loucheries et de zones d’ombres. Qui est vraiment le père de Catherine, si attentif et affectueux? Un trafiquant au passé trouble? Pourquoi la maman est-elle partie, danseuse lasse des combines de son mari? Que cache le passé des associés de papa? Qui est vraiment Madame Galina Dismaïlova? Monsieur Casterade? La vie de chacune et chacun des protagonistes semble être plombée par un secret, invisible, mais traîné à longueur de vie comme les bagnards de jadis traînaient un boulet aux pieds. Derrière le rideau des avenantes relations sociales, il y a toujours une blessure d’enfance semblent dire Patrick Modiano et Jean-Jacques Sempé. Connaissant la vie du dessinateur, jeune garçon, il ne pouvait qu’être hautement sensibilisé à cette affaire.

Jean-Jacques Sempé et Patrick Süskind, l’Histoire de Monsieur Sommer, 1991 © JJ.Sempé et Éditions Gallimard

L’histoire de Monsieur Sommer, racontée par Patrick Süskind ne pouvait que séduire le dessinateur Sempé. Quand le narrateur, adulte, évoque ses souvenirs d’enfance, ils sont jalonnés de rencontres humaines avec des personnalités peu communes, toutes défaillantes mais socialement respectables. Le récit montre fort bien comment certains traumatismes ne guérissent jamais, et conditionnent des comportements inexplicables autrement. Nul ne saura jamais ce qui est arrivé à Monsieur Sommer, même si les spéculations les plus plausibles les unes que les autres se valent. Tout ce que l’on sait est qu’il marche, contre vents et marées, du matin au soir, chaque jour, sans jamais se reposer, et par tous les temps, en cognant son bâton sur le sol d’un coup sec. Les pires conditions ne le rebutent pas. Il marche et bat la mesure avec sa perche, à l’heure où les moyens de déplacement offrent les meilleures des commodités. Monsieur Sommer n’est pas le seul être bizarre de la communauté villageoise. Il y a aussi Mademoiselle Funkel, cruelle professeure de piano, frustrée et sadique. La féroce offre peut-être la clé de l’intérêt que Sempé porte à ce récit: le dégoût pour les formes de musique codifiées. En filigrane, le monde décrit par Patrick Süskind avec L’histoire de Monsieur Sommer est un monde sonore. Chaque événement se dessine avec des mots qui évoquent les tons des voix, les rires, le chant du vent, l’orage qui gronde, la grêle qui martèle, le feulement d’une chaîne de vélo, le glissement des pneus sur la route, le crépitement de la pluie, les froissements des feuilles mortes, les craquements des brindilles… Partout des gazouillis et des pétillements, tout et n’importe quoi devient prétexte à faire du bruit.

Jean-Jacques Sempé © JJ.Sempé

Les illustrations de Catherine Certitude et L’Histoire de Monsieur Sommer racontent comment, au-delà des contenus très particuliers dédiés aux largués du peloton de la vie, seul le bruit du dessin intéresse vraiment Jean-Jacques Sempé. Il s’y enferme, sourd à tout récit, aveugle à toute continuité narrative. Les malheurs du sujet individuel s’y dissolvent dans le bonheur de la plume qui crisse sur la feuille, ou des caresses du pinceau qui tripote l’eau de l’aquarelle. Jouissance du dessin chez Sempé, quand il invente des scénarios qui deviennent des particules impersonnelles, des cailloux, des galets qui roulent dans les vagues, des grêlons, des grains de sable, de la poussière, de simples traits de dessin… Mais toujours les grésillements de la grande rumeur du monde, son murmure et son bourdonnement.

Jean-Jacques Sempé, Un peu de Paris et d’ailleurs, 2011 © JJ.Sempé et Éditions Martine Gossieaux

Le Café de Flore doit son nom à Flora, déesse des fleurs, des jardins et du printemps dans la mythologie gréco-romaine.

Sempé, Infiniment vôtre
Fondation Folon
Drève de la Ramée 6/A
1310 La Hulpe
Du 8 octobre 2022 au 15 janvier 2023
Du mardi au vendredi de 9 à 17h
Samedi et dimanche de 10 à 18 h
https://fondationfolon.be

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