Tous les chemins mènent à Rome


1.Jean-Michel Folon, Sans titre © Fondation Folon/ADAGP, Paris, 2022
Jean-Michel Folon, Sans titre © Fondation Folon/ADAGP, Paris, 2022

Exposer son oeuvre aux Musées du Vatican pourrait donner un avant-goût du paradis. Pour un artiste, voir sa production exposée tout l’été dans les petites salles de l’appartement Borgia, et voisiner ainsi Raphaël et la Chapelle Sixtine où défilent chaque jour des milliers de visiteurs, est assurément le nec plus ultra d’un rêve éveillé.

Un enfant de la civilisation automobile

Jean-Michel Folon sortirait-il enfin du purgatoire auquel nombre de ses contemporains l’avaient condamné? Il était en effet de bon ton de décrier une oeuvre connue avant tout pour sa singularité graphique, laquelle semblait une sorte de tic, obsédé, agaçant. Quoi de plus facile, en effet, que de réduire une cause, quelle qu’elle soit, à un a priori visuel qui s’embarrasse aussi peu des contenus ? Et si cette manière d’envisager les choses était irrelevante en ce qui concerne l’oeuvre de Folon? Certes, l’artiste utilise un vocabulaire restreint, comme des flèches, des cercles, des cités bétonnées, des labyrinthes, tous signes issus de la civilisation automobile qui a façonné le paysage mental de la seconde moitié du 20e siècle en Europe. Mais, chez Folon, les obligations, interdictions, et autorisations qui organisent la circulation routière phagocytent ainsi les humains, lesquels deviennent peu à peu des mutants aussi anonymes que les automobiles qu’ils produisent à la chaîne. Seuls quelques détails et accessoires permettent de les distinguer dans un monde qui a troqué la rare et lente individualisation artisanale contre l’abondance du clonage industriel.

Jean-Michel Folon, Le destin © Fondation Folon/ADAGP, Paris, 2022

Voilà pourquoi l’art du portrait au coeur de la culture européenne depuis quelques siècles est absent de cette oeuvre. Les yeux de ces petits bonshommes sont ronds comme les lumières des feux rouges, leurs nez et leurs bouches se muent en flèches directionnelles, leurs têtes ressemblent aux bornes kilométriques qui marquent les routes. Même leurs manteaux bleus ou leurs chapeaux deviennent des pièces de rechange. Faut-il rappeler qu’au moment où Folon produit ses dessins, le slogan «ma voiture c’est ma liberté» fleurit sur l’ensemble des autoroutes des vacances comme le signe le plus épanoui du progrès ? L’intuition de Folon lui glisse à l’oreille qu’il s’agit peut-être d’une illusion, et que bientôt les inconvénients submergeront les avantages. Nous ne connaissons que trop bien es effets néfastes de l’industrialisation intensive qui épuise aveuglément les ressources, et combien la circulation automobile débridée est désormais une nuisance. Folon le pressentait: au lieu de représenter la vitesse emblématique de son époque, il crée un monde lent, souvent figé, contemplatif.

Une sensualité omniprésente

Jean-Michel Folon, Angelo custode © Fondation Folon/ADAGP, Paris, 2022

L’absence de représentation féminine a parfois été reprochées à Folon. En effet, on a beau chercher, on n’en trouve pas. Même Angelo Custode, une sculpture en bronze exposée ici, représente un homme en manteau et chapeau assis sur un socle ressemblant à une immense valise, comme s’il attendait un train qui ne vient pas, tandis que les deux fines ailes pendouillant de son dos semblent bien incapables du moindre envol! Toutefois, le mot «custode» désigne à la fois un panneau d’une carrosserie de voiture, autant que la sainte boîte où le prêtre enferme l’hostie. Et si ce double usage d’un même mot était la clé qui permet de lire l’oeuvre autrement que par des approches déshumanisantes et sans vraie communication? Le message attristé envoyé par les images de Folon est-il contrarié par la manière dont il est raconté?

Jean-Michel Folon, L’arbre qui pense © Fondation Folon/ADAGP, Paris, 2022

L’artiste utilise l’aquarelle d’une façon qui le distingue de tous ses confrères et consœurs. Il gère les fonds de ses images de manière différente de ceux qui les estime secondaires. Ici, l’impact visuel du fond équivaut à celui du sujet principal souvent délimité par un tracé frêle, ce qui autorise toutes les porosités. Aux portraits et aux gros plans, Folon préfère les grandes surfaces comme des levers ou des couchers de soleil, amples, bien dégagés, avec leurs gradations aquarellées tout en douceur. La sensation est tout autre encore si on se tient à la place du peintre, car l’artiste y transfère la maîtrise du regard vers sa main. Pas un bruit, pas un mot, jamais le moindre bavardage ou la plus petite des onomatopées. Les lentes gradations, subtiles, quasi suaves, offrent une sensation de bien être comme celle d’une caresse. L’oeil se substitue à la main qui attouche la surface papier comme s’il s’agissait de la peau de la personne que l’on aime, et avec laquelle on a passé la nuit. L’oeil hume la couleur, les chaleurs et les fragrances qu’elle secrète. S’en dégage une sensation de légèreté, d’euphorie, d’apaisement.

Des anges?

Jean-Michel Folon, Couverture pour la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme © Fondation Folon/ADAGP, Paris, 2022

On plane dans un monde de plénitude, léger et sans heurt. Folon doit son plus grand succès aux Hommes Volants du générique qui a ouvert et fermé les programmes d’Antenne 2 entre 1975 et 1983, sur une musique de Michel Colombier. A l’heure de se coucher, ces petits êtres s’envolent du monde matériel qui régit le quotidien pour rejoindre dans le sommeil la félicité des anges. Est-ce un hasard si Folon a réalisé une dizaine de vitraux? Voici ce qu’il en disait: «Vous êtes seul devant la feuille blanche. Vous couvrez d’eau la surface du papier. Vous y déposez quelques couleurs. Avec l’espoir qu’elles donneront l’illusion d’une lumière intérieure. Mais c’est impossible. Il n’y a aucune lumière de l’autre côté du papier. Puis un jour vous venez à Chartres. Vous voulez apprendre l’art du vitrail. Vous partez à la rencontre de nouveaux amis, qui vous aideront de leur expérience. Avec le maître verrier, vous choisirez les couleurs. Vous aurez toujours à l’esprit vos idées de transparence et de lumière. Et le miracle va enfin se produire. La lumière du jour va allumer votre vitrail. Le soleil va lui donner la vie et le mouvement. Votre création va se modifier à chaque instant, selon l’heure du jour. Vous avez enfin réalisé une image vivante».

Un avant-goût du paradis ?

Jean-Michel Folon, Le fond du ciel © Fondation Folon/ADAGP, Paris, 2022

Il n’est pas étonnant qu’en 2022 le Vatican accueille l’oeuvre de Jean-Michel Folon en ses lieux les plus prestigieux, tant l’universalité du message de l’artiste belge rejoint celui de l’Église. Nonobstant un monde privé de repères, du sentiment de solitude, l’angoisse du lendemain, un mal vivre généralisé, il faut espérer malgré tout, car un jour la lumière triomphera des ténèbres. Six thématiques sont présentées, L’homme et la ville, L’homme et la nature, L’homme et la guerre, Les droits de l’homme, Les chambres de l’espérance. L’ensemble se complémente de quelques affiches parmi les six cents créées par l’auteur. Quatre-vingts dessins et aquarelles témoignent ainsi de l’ensemble de l’oeuvre, jusqu’aux sculptures de la dernière période, ainsi que 22 aquarelles réalisées en 1988 pour le quarantième anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. L’exposition se termine par la série d’eaux fortes et aquatintes À propos de la Création illustrant le texte de la Genèse.

FOLON. L’ETICA DELLA POESIA


Entre l’engagement civique, la dénonciation et l’espoir en la foi dans l’être humain
Musées du Vatican, Rome
Collections d’art contemporain, salles de la tour Borgia
Jusqu’au 28 août 2022
Du lundi au samedi de 9 à 18hrs
Fermé les dimanches et jours fériés
Entrée incluse dans le billet des Musées du Vatican
museivaticani.va
https://fondationfolon.be

La fois prochaine, Tomi Ungerer, enfant de la guerre.

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4 réponses à “Tous les chemins mènent à Rome”

  1. Vincent,
    Une actualité chasse l’autre, chaque mode se démode. Mais comme l’a écrit Hugo « les chefs d’œuvres sont toujours actuels » ce qui n’empêche pas de les voir ensevelies sous des flots d’information. Merci pour ton soutien passionné aux artistes, à leur travail, à leur mémoire.

  2. Bonjour Vincent, j ai vu Éric Vantal qui m à envoyé ton site dont il m à parlé avec enthousiasme ! Au plaisir de se retrouver lors d une prochaine expo.
    Bisous
    Margot

  3. J’ai moi aussi été marqué par ces hommes volants s’élevant des écrans de la deuxième chaîne française. Pourtant, je ne les ai jamais assimilés à des anges. Dans mon souvenir, ce générique introduisait une émission sur la BD, mais je peux me tromper. La légèreté du dessin de Folon reste associée à cette émission que j’appréciais au plus haut point. Quant à l’homme au chapeau, pourquoi ne pas le considérer comme une représentation de l’Homme, symbole des deux sexes?

    • Salut Jean-Pierre. Comme toujours, tes commentaires sont judicieux. L’idée des anges ne m’était jamais venue à l’esprit, jusqu’au moment où j’ai appris la passion du vitrail de l’artiste. Là, j’ai lié les deux. Quant à la lecture de L’homme au chapeau, je retiens… et sera développée si l’occasion s’en présente. Je t’en remercie 😉

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