Un artificier de la peinture


Walter Sickert (1860-1942) fait partie de ces artistes peu connus, alors que leurs œuvres mériteraient que l’on y consacre davantage d’attention. Il est significatif d’apprendre que le cinéaste Alfred Hitchcock en possédait trois tableaux dans sa collection, et que certaines scènes de films du célèbre réalisateur en sont directement inspirées. Voici donc des peintures sombres, réalisées au moment où l’impressionnisme produit ses œuvres les plus vives et colorées et peintes sur nature. À contre-courant de l’air du temps, Sickert affirme vouloir « échapper à la tyrannie de la nature », et trouve du réconfort auprès de Degas qui lui conseille de travailler en atelier, de mémoire et selon des croquis.

Walter Sickert, Le Music-Hall, 1888 © Réunion des Musées Métropolitains Rouen Normandie

L’impressionnisme, une impasse?

Ainsi donc, il s’est trouvé quelques artistes non académiques qui se méfiaient de la démarche impressionniste au tournant des 19e et 20e siècles! L’attitude de Sickert n’a rien à voir avec la nostalgie de l’art du passé, même si sa peinture est redevable à Hogarth d’un de ses fondements qui fait la part belle à l’actualité des thèmes sociaux. C’est que, en un siècle, les progrès technologiques ont modifié la façon dont la société se perçoit dans un environnement qui se transforme à toute vitesse. La révolution industrielle a créé le besoin de lire et d’écrire, par exemple des modes d’emploi, la nécessité de diffuser les produits, des contrats, des réclames et boniments publicitaires, etc… La concurrence force le développement de machines plus performantes, rapides et fiables, notamment dans le domaine de l’imprimerie et de la reproduction des images, car la presse souhaite répondre au désir toujours plus grand du public de s’informer.

Walter Sickert, Little Dot Hetherington at the Old Bedford Hall, 1888 © Collection particulière, photo: James Mann
Walter Sickert, Noctes Ambrosianæ, 1906 © Nottingham City Museums & Galleries / Bridgeman images 

L’électricité à destination de l’industrie et des foyers se développe de manière aussi fulgurante que spectaculaire à la fin du 19e siècle. À Paris, vers 1860, 56.000 réverbères au gaz sont installés, destinés dans un premier temps à lutter contre la criminalité en ne laissant aucun coin sombre. D’où son surnom de Ville Lumière. C’est à Paris encore, en 1881 qu’a lieu la première exposition internationale d’électricité, et qu’ont lieu les premières tentatives d’éclairage électrique de l’espace public. Toujours à Paris, l’Exposition Universelle de 1900 emprunte l’expression Ville Lumière pour en faire un puissant élément de promotion. Non seulement l’électricité envahit la vie quotidienne, via le fer à repasser ou l’ampoule électrique par exemple, mais elle multiplie la puissance des médias. Les premières rotatives électriques produisent 95.000 exemplaires à l’heure. Le cinéma où le téléphone, en attendant la radio, sont impensables sans énergie électrique. De tout cela, les peintres impressionnistes ne tiennent pas compte. Se fourvoient-ils dans une impasse, colorée et séduisante certes, mais une impasse quand même, puisque le monde préindustriel dont il témoigne est en voie de disparition?

Les médias

Tout gamin, Sickert s’initie avec passion aux divers métiers du théâtre pour la célèbre compagnie de Henry Irving. Il devient une sorte de bonne à tout faire des plateaux. Il s’initie aux jeux d’éclairage, à la gestion des costumes et des accessoires, à la fabrication des décors, etc. Sans ces métiers de l’ombre et leur intendance, rien n’est possible sur la scène. Chacun de ces artifices est destiné à convaincre le spectateur que le spectacle est vrai. Sickert monte aussi sur les planches en tant qu’acteur. Sa voie semble tracée, mais elle bifurque après sa rencontre avec James Whistler, dont il devient apprenti, et plus tard Edgar Degas. Car en optant pour l’art de la peinture, Sickert devient le seul à décider de la totalité de la production, dans chaque aspect, dans chaque détail, sans plus dépendre de qui que ce soit, ou de contingences matérielles insurmontables. Gardant toutefois une admiration sans borne pour les choses du théâtre, les premiers tableaux de Sickert après ces rencontres évoquent le music-hall. Ils se démarquent de la mise en scène traditionnelle des tableaux par des assemblages incongrus et factices de fragments d’espace, des points de vue, des reflets de miroirs ou par l’utilisation des hors-cadres, comme au théâtre d’avant-garde.

Walter Sickert, The Raising of Lazarus, 1928 © National Gallery of Victoria, Melbourne

Le peintre interroge ainsi l’idée du monde visuel clair et lisible, évident, lui préférant la théâtralité et les zones d’ombres, les cadrages déroutants, les incertitudes et les ambiguïtés visuelles. Ces expériences le pousseront à dire que « La photographie, comme l’alcool, devrait être autorisée seulement à ceux qui n’en ont pas besoin ». Touche-à-tout rebelle aux normes, ébranlé par l’impact des sujets populaires que l’on trouve dans les médias de plus en plus présents, Sickert sera le premier à figurer un écran de cinéma dans ses tableaux, et deviendra le premier à peindre selon des images de la presse populaire. Celles-ci étant en noir et blanc, il les colorie sans le moindre souci de vérité historique. Voilà qui fait de lui un des précurseurs du Pop Art pour qui ces techniques seront familières.

Walter Sickert, Miss Earhart’s Arrival, 1932 © 2022 Tate Images 

L’apparence ou la vie

Pour autant que les clichés recèlent d’une part de vérité, on peut dire qu’à l’époque de Sickert, sous l’ère victorienne, les conventions deviennent la valeur suprême pour la classe dominante anglaise. Elles imprègnent si fort la vie sociale que tout acte de la vie, même le plus privé, est contaminé à son insu par le politiquement correct des paroles, des actes et de la pensée, et garder la lèvre supérieure rigide en toute circonstance. Un code strict des belles manières décide du comportement à adopter pour chaque occasion. Rien ne peut y déroger, jamais, même si les adeptes de cet assujettissement volontaire refusent d’en voir l’arbitraire composante culturelle. C’est pourquoi Perfide Albion est l’expression par laquelle les Français désignent la terre de leurs voisins anglais, en dénonçant la patrie de l’hypocrisie des convenances érigée en système. Certes, un tel système, importé d’en haut, génère ses rebelles, fort nombreux, remuants… et souvent plus créatifs car ils n’acceptent pas l’arbitraire tyrannie des conventions quand elles se conçoivent comme le seul ordre des choses.

Walter Sickert, Ennui, 1914 © 2022 Tate Images 
Walter Sickert, Dawn Camden Town, 1909 © Collection particulière 

Le secteur des apparences est la première victime de la rigidité du système des convenances, à commencer par le corps. La tyrannie des normes fait le reste, car qui peut se targuer d’un corps parfait sinon les marquises qui passent leur temps à se pomponner et se faire belles, de la même manière que nos top modèles actuels se relookent et reliftent via les séances de maquillage glamour et Photoshop? En ce sens, Sickert anticipe la Body positive attitude, et tant pis, ou tant mieux si la plupart des corps de la vraie vie n’ont rien des normes idéalisées. Selon ses dires, le peintre déclare préférer sa cuisine au salon comme décor pour ses tableaux, où les nus, crus, qui n’ont rien de socialement érotique, choquent les affidés des déesses trois étoiles qui peuplent les musées.

Walter Sickert, L’Affaire de Camden Town, 1909 © Collection particulière 

Quoi d’étonnant dès lors à ce que Sickert rejette les images lisses et comme revêtues de cire que propose l’art officiel? À l’opposé de la froide distance de la peinture académique quasi embaumées alors en vogue, le métier de Sickert palpite dans le gras. Ses pâtes huileuses posées sur la toile proposent des matières épaisses, obèses comme les chairs qu’il triture et qu’il malaxe, qu’il trifouille et touille à loisir. Francis Bacon et Lucian Freud s’en souviendront.

Sherlock Holmes et Jack l’Éventreur

L’acteur que fut Sickert lui a appris le dédoublement du corps: d’une part le comédien qui joue sur scène, maquillé, grimé, décoré du costume de circonstance, et d’autre part le corps sans fard du quotidien. Cette appartenance double conduit le peintre à s’intéresser à des sujets comme le meurtre de Camden Town dont il livre plusieurs versions qui suggèrent des interprétations multiples et opposées. Il crée ainsi des images problématiques qui pourraient tout aussi bien présenter une histoire d’amour ou un meurtre tant les indices sont à double ou triple sens. Sherlock Holmes lui-même, strict contemporain de Walter Sickert, aurait du mal à en démêler les fils.

Walter Sickert, Jack the Ripper’s Bedroom, 1907 © Manchester Art Gallery

Ces ambiguïtés, le refus des belles manières et les problèmes de communication entre les êtres font que Sickert s’est intéressé de près au mystère de Jack l’Éventreur, allant jusqu’à se convaincre d’avoir habité le même logement que le criminel. Il croyait sur parole sa propriétaire, persuadée que le locataire précédent était le meurtrier. Il s’est donc peint dans sa chambre, de dos, telle une ombre silencieuse observant par la fenêtre le jacassement du monde extérieur. Il n’en fallait pas plus pour que la rumeur fasse de l’artiste le suspect idéal, parce que obsédé par la noirceur des sujets, des chairs et la matière picturale tumescente. Aujourd’hui encore, ses tableaux souffrent du délit de sale gueule.

Walter Sickert, peindre et transgresser
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston Churchill, 75008 Paris
Jusqu’au 29 janvier 2023
Ouvert du mardi au dimanche du 10 à 18h
Les vendredis et samedis jusque 19h
https://www.petitpalais.paris.fr

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